Emor Une histoire d’actualité

, par  Paul Jeanzé

Qu’est-ce que la célébration d’une fête pour le judaïsme ? Sacralisation du passé ou simple évocation des étapes de l’histoire qui construira une identité ? Si la mémoire religieuse des peuples oscille entre ces deux pôles, la tradition juive nous donne une autre définition du "temps sacré" qu’est la fête. Alors que les nations institueront la fête (laïque ou religieuse) pour perpétuer l’événement qui en est à l’origine, le judaïsme fera précisément le contraire : c’est la fête qui donnera naissance à l’événement. Une sorte de mémoire à l’envers !

Pour comprendre cette idée il faut revenir en arrière, à l’époque d’Avraham. La paracha Vayera nous rapporte que le patriarche reçut la visite de trois anges dont un avait la mission de lui annoncer la naissance prochaine de son fils Its’hak. Sur ce passage Rachi nous apporte un commentaire étonnant : l’enfant allait naître un an après cette visite, à Pessah, ce qui nous amène à conclure (et Rachi le précisera) qu’Aveaham reçut ses visiteurs à Pessah. Nous avons là une question évidente. Comment peut-on parler de Pessah alors que l’événement lié à cette fête, la sortie d’Égypte, se produira plus de quatre cents ans plus tard ?

Pessah avant Pessah

En règle générale, l’événement suscite une cérémonie qui, rappelée chaque année, aura comme fonction d’intégrer cet événement dans la mémoire nationale : la prise de la Bastille (l’événement), fait hautement symbolique de la Révolution française, sera chaque année commémorée le 14 juillet (la fête). Pour la réflexion qui nous occupe c’est le contraire : la fête précédera l’événement. Pessah sera mentionné avant la sortie d’Égypte ! Bien plus, lorsque les trois visiteurs d’Avraham quitteront le patriarche pour se rendre le soir même chez Loth son neveu, ce dernier lui offrira, non du pain, mais des "matsoth", "parce que c’était Pessah", précisera une fois de plus Rachi.

Lorsque Hachem créa le monde il assigna à chaque élément de la création, un but et une fonction. Il donna de plus à certains d’entre eux un cadre d’action dans le temps ou l’espace qui devaient les aider à assumer leur mission. On peut donc donner l’exemple du Chabbat pour illustrer ce principe. Le repos est à la fois une nécessité physique et spirituelle pour l’homme mais il ne peut lui être profitable que le septième jour de la semaine : le chabbat. Pourquoi ? Parce que Hachem a voulu agencer le monde ainsi et pas autrement. L’esprit du chabbat conditionnera le repos humain ou, en d’autres termes, permettra, mieux que le mardi ou le dimanche, l’épanouissement réel de l’homme. La même idée peut s’appliquer aux fêtes juives. Si la téchouva est le "moteur spirituel" de Yom Kippour ce n’est pas parce qu’il faut consacrer au moins une fois par an un jour au retour à Hachem mais parce que ce jour est propice spirituellement pour la téchouva. Hachem a créé ce jour comme terrain favorable pour cela.

Sortir d’Égypte

Il en est de même pour la fête de Pessah. Pessah avant d’être un événement historique, est un temps spirituel. Le temps du mois de Nissan. Un temps propice à se libérer de tous les carcans matériels qui peuvent asservir l’homme. Et chaque année à cette époque règne dans le monde une ambiance de libération. C’est la raison pour laquelle déjà à l’époque d’Avraham le temps de Pessah était évoqué, non le moment historique de la sortie d’Égypte mais l’influx divin qui descend alors dans ce monde, un influx de libération qui permit au peuple juif de s’émanciper du joug égyptien. C’était le moment idéal pour réussir à quitter l’Égypte. On comprendra dès lors l’injonction de nos Maîtres nous ordonnant de réaliser à Pessah notre propre sortie d’Égypte. Non pour préserver la mémoire juive mais parce qu’à Pessah, Hachem nous offre les mêmes conditions de libération qu’Il offrit à nos ancêtres il y a plus de trois mille ans.

Gérard Touaty (Actualité juive hebdo)