Ki Tetsé Un vêtement pour la paix

, par  Paul Jeanzé

"Il n’y aura pas de vêtement masculin sur une femme et l’homme ne portera pas de vêtement de femme..."

La maîtrise de l’histoire est un exercice si difficile que l’homme peut, sans qu’il n’en prenne conscience, perdre l’essence même des idées pour lesquelles il se bat. Nous en avons pour exemple l’histoire du féminisme. Avant que le problème de l’égalité des sexes ne soit posé, la femme souffrait d’une condition avilissante au sein de sa vie privée, seul cadre social que les pouvoirs politiques et religieux lui concédaient. Mais en luttant pour la libérer de cette condition, le mouvement féministe a abouti à un phénomène tout à fait inattendu et certainement contraire aux résultats escomptés : il n’a pas libéré la femme ; il n’a fait que transposer cette condition sur un autre plan : d’esclave dans la vie privée, elle est passée au statut d’objet de consommation pour la masse ; la femme est devenue l’une des affaires publicitaires les plus rentables de ce siècle ; une mine d’or pour le cinéma, la publicité et les médias. Ainsi - comble de l’ironie - les magazines féminins et féministes sont parmi les premiers à faire de la femme une "machine sexuelle" plutôt que de chercher à lui donner une véritable dignité. Tout est donc à refaire ! Mais s’il fallait trouver une nouvelle voie pour rééquilibrer les rapports hommes-femmes, c’est dans la manière de se vêtir qu’il faudrait, en premier lieu, investir nos recherches. Parce que le vêtement est le premier indice de la différence et que la différence est source de paix.

Le verset 5 au chapitre 22 de notre paracha pose le problème en termes très clairs : la femme ne portera pas de vêtements masculins et l’homme ne portera pas de vêtements féminins. À la lecture de ce verset, une question immédiate se pose. Comment le judaïsme peut-il accorder une importance telle à notre tenue vestimentaire (au point de considérer ces deux ordres comme deux des 613 commandements). Plus précisément, comment ces deux mitzvoth, en apparence insignifiantes peuvent-elles côtoyer des mitzvoth aussi fondamentales que l’amour du prochain ou l’ordre de ne pas voler ? La réponse à cette question nous est donnée par Rachi dans son commentaire sur ce verset. Il explique que le changement de vêtement, chez l’homme comme chez la femme, conduit à la débauche. C’est le point de départ d’une déchéance. À ce titre, il est important, comme précaution. Ce commentaire éclaire parfaitement notre démarche. Nous n’avons pas ici la prétention d’apporter une solution au problème de la relation homme-femme, mais simplement montrer en quoi la mitzva pour un homme et une femme d’avoir son propre vêtement, participe aussi à l’équilibre des relations humaines.

Cohen, Lévi, Israël

Pour expliquer cela, il faut partir d’une affirmation de Maïmonide dans son Michné Thora à la fin du chapitre des Lois sur Hanoucca selon laquelle "grande est la paix car toute la Thora n’a été donnée que pour faire la paix dans le monde". De là, nous pouvons déduire que toutes les mitzvoth de la Thora, œuvrent dans cette voie et de même donc pour la mitzvah du vêtement. Quel lien peut rapprocher cette mitzva du concept de paix ? Pour le comprendre, il faut d’abord voir ce que le judaïsme entend par la paix.

Chaque créature - du minéral à l’humain - vit sur terre, avec un but précis à accomplir, qu’elle seule peut assumer. L’état de paix s’instaure lorsque chacune d’entre elle accomplit le rôle pour lequel elle a été créée. Quand ce rôle n’est pas assumé ou qu’il est usurpé, le désordre s’installe dans la création et perturbe l’ordre du monde. On peut comprendre dans ce sens, l’insistance avec laquelle nos Maîtres ont tant blâmé la faute d’orgueil, qui consiste à exagérer nos compétences, à vouloir s’attribuer un rôle pour lequel en fait nous n’avons pas été créé. C’est là que tous les conflits humains trouvent leur origine. La paix est donc, dans un premier temps, respect et maintien des différences ; et non esprit égalitariste et volonté d’uniformiser. L’égalité existe pour le respect que l’on doit à chaque homme : en droits tous les hommes sont égaux, mais en ce qui concerne la tâche de chacun sur terre, il devient absurde de parler d’égalité. Nous avons un exemple très simple de ce principe. Au sein même du peuple juif, il existe des différences qui séparent un Cohen, d’un Lévi ou d’un Juif simple. Mais elles n’engendrent nullement un esprit de supériorité, chez le Cohen ou le Lévi. Il s’agit plutôt d’une répartition de fonctions différentes les unes des autres.

L’eau et le feu

Mais, à ce stade de réflexion, on ne peut encore parler de paix véritable parce que nous avons seulement souligné les différences entre les créatures, sans envisager le lien qui peut les rattacher. En effet, la paix ce n’est pas seulement accepter des particularités ou maintenir un état de respect mutuel statique, un état de "non guerre". C’est aussi faire en sorte qu’il y ait un échange, un dialogue, sans qu’il n’y ait de la part de chacun la volonté d’accaparer l’autre. À l’image de l’eau et du feu, deux créations qui ne peuvent coexister que par la présence d’une cloison les séparant. Comme une marmite d’eau chauffée par un feu. Ces deux éléments ont une relation (le feu cuit l’eau), mais parce qu’ils sont séparés, l’un n’annule pas l’autre.

C’est la raison pour laquelle la Thora a cherché à différencier l’homme et la femme par le vêtement : toute relation humaine est, à plus ou moins long terme, un rapport de force, où l’homme cherche à dominer son prochain, à lui imposer son autorité morale ou physique. Or, le vêtement (entre un homme et une femme) est la première précaution contre ce processus. La vie quotidienne nous le prouve. Il existe, en effet, de nombreuses catégories sociales, de groupements divers qui marquent leur état par une tenue vestimentaire. On peut expliquer cela par trois raisons. Faire prendre conscience de l’importance de la fonction à celui qui porte le vêtement, délimiter le rôle qu’il représente par rapport aux autres, et enfin, inspirer le respect. Et ce, parce que le vêtement est l’indice le plus visible et le plus manifeste de la différence et qu’il contribue extérieurement à maintenir une distance. Mais à partir du moment où la femme veut ressembler à l’homme (l’inverse n’existe pas ; c’est la femme qui a adopté le pantalon. Quant à l’homme, il n’a rien emprunté à la femme) et briser cette distance que crée le vêtement, une familiarité s’installe entre eux qui débouche sur le rejet par la femme de sa féminité et du rôle qui lui incombe. L’homme a gagné la guerre ! On connaît la signification que donnent nos Maîtres du mot "kédoucha" ; son premier sens est celui de "sainteté", mais il implique aussi l’idée de séparation. Un enseignement simple peut être déduit de là. Si la femme veut retrouver sa dignité propre, reconstruire la kédoucha du couple juif, cela doit passer tout d’abord par l’affirmation ferme et sans complexes de sa différence. Celle-ci commence par le choix d’un vêtement féminin dont la décence et la discrétion seront les premières qualités.

Gérard Touaty (Actualité juive hebdo)