Noa’h Adath Shalom (version écrite)

, par  Paul Jeanzé

ADATH SHALOM - Paracha Noah - 4 octobre 2013

La paracha Noa’h nous offre deux grands moments. Le premier grand moment, c’est Noé, l’arche et le déluge dont la narration occupe une large place dans la Paracha de cette semaine. Le deuxième grand moment, c’est Babel. Et c’est justement de Babel que je souhaiterais vous proposer de tenter de faire un peu le tour. J’en profite également pour m’excuser par avance auprès de vous de la quasi-inexistence de termes en hébreu dans cette dracha, situation quelque peu paradoxale pour un Juif qui aborde un sujet sur la Tour de Babel alors que lui-même ne maîtrise pas un mot de la langue dont il va maintenant parler.

Je ne reprendrai donc pas le texte de la Torah, mais je vous propose la lecture, ou plutôt la (re)lecture de l’épisode de la Tour de Babel tel que le rapporte Louis Ginzberg (rabbin talmudiste du Xxè siècle décédé à New York en 1953) dans Les légendes des Juifs, étonnante histoire en continu de la Torah enrichie de paraboles et d’anecdotes talmudiques qui lui donnent effectivement un aspect légendaire, voire surnaturel. Le passage étant assez long, quelques coupes ont été opérées :

L’iniquité et l’impiété de Nimrod atteignirent le zénith avec la construction de la Tour de Babel. C’étaient ses conseillers qui lui proposèrent d’édifier une telle tour, Nimrod acquiesça et elle fut exécutée à Shinar par une équipe de six cent mille hommes. L’entreprise n’était ni plus ni moins qu’une révolte ouverte contre Dieu […]

La construction de la Tour prit de nombreuses années. Elle avait atteint une telle hauteur qu’il fallait un an pour monter au sommet. C’est pourquoi une brique était plus précieuse aux yeux des constructeurs qu’un être humain. Si un homme tombait et trouvait la mort, personne n’y prêtait attention, mais si une brique tombait, ils pleuraient car il fallait un an pour en remonter une autre. Ils étaient tellement zélés dans l’accomplissement de leur tâche qu’ils n’auraient pas permis à une femme d’arrêter la confection des briques même à l’heure de l’enfantement. Elle donnait naissance tout en façonnant les briques et, ayant placé l’enfant dans un tissu qu’elle se nouait sur le corps, elle continuait à façonner les briques. Ils ne ralentissaient jamais leurs travaux et de leur hauteur vertigineuse sans arrêt ils décochaient vers le ciel des flèches qui, en retombant, étaient couvertes de sang. Ils étaient ainsi confirmés dans leur illusion et ils s’écrièrent : "Nous avons tué tous ceux qui sont au ciel".

Alors Dieu s’adressa aux soixante-dix anges qui entourent Son trône et Il dit : "Allons, descendons, confondons leurs langues pour qu’ils ne comprennent plus les paroles l’un de l’autre". Ainsi fut-il fait. A partir de ce moment aucun ne comprit plus ce que son voisin disait. L’un demandait du mortier, l’autre lui donnait une brique ; en colère, celui-ci jetait la brique sur son partenaire et le tuait. […] Quant à la tour inachevée, une partie s’effondra, une autre fut consumée par le feu ; seul un tiers resta debout. […]

La première impression qui peut rester après la lecture de ce passage est une incroyable impression de démesure, et l’on peine à croire que l’homme ait pu entreprendre une telle construction dans de telles circonstances.

Pourtant, en réfléchissant quelques instants, on aura rapidement trouvé, de par le monde d’hier et d’aujourd’hui, de nombreux exemples de projets… pharaoniques, curieuse coïncidence…

Ouvrons le dictionnaire : selon le Trésor de la Langue Française (Informatisée) :
Pharaonique. Sur le plan métaphorique : Qui évoque le gigantisme des constructions de l’Égypte ancienne. Et le dictionnaire de nous donner une citation de Thibaudet, un critique littéraire français de l’entre-deux-guerres, je cite : « L’orgueil pharaonique de [Victor] Hugo est incorporé à un visage de notre poésie comme l’« orgueil pharaonique » de Louis XIV l’est à un visage de la France ».

Alors plutôt que de choisir la solution de facilité qui aurait été de retourner en Égypte au temps de Pharaon et des Hébreux, rendons-nous beaucoup plus loin dans l’espace et dans le temps, c’est-à-dire au temps de Louis XIV et à une vingtaine de kilomètres à l’ouest de Paris. Oui, quittons effectivement Paris et arrêtons-nous à Versailles et son château et observons les magnifiques jardins et les gigantesques pièces d’eau qui les parcourent.

Saviez-vous que pour les occasions où toutes les fontaines étaient mises en marche au maximum, la consommation d’eau dépassait 10 000 m3 en trois heures ? A titre de comparaison, un français consomme aujourd’hui en moyenne par an 55 m3 d’eau ! Fournir Versailles en eau était à l’époque de Louis XIV un véritable casse-tête pour Vauban l’ingénieur et Louvois le ministre à qui le roi ordonne de construire le canal de l’Eure qui doit fournir à Versailles toute l’eau qui lui manque. Ce canal de 80 km doit notamment passer par Maintenon où est prévu la construction d’un aqueduc de 5 km de long.

Les travaux commencent en 1685. Au plus fort du chantier, 30 000 hommes y participent. Plus des deux tiers, 22 000, sont des soldats (soit 10 % des effectifs de l’armée de l’époque). Si un besoin se fait sentir, des civils sont enrôlés. Au bout de deux ans, cruelle ironie de l’histoire, les ressources en eau s’amenuisent et Louvois doit se battre avec les fournisseurs de boissons. II y a des désertions et la peine de mort est prévue pour les déserteurs. Et si peu d’entre eux sont fusillés, c’est parce qu’ils sont envoyés aux galères. II y a des vols, des assassinats et des bagarres entre soldats et paysans. En 1687, certaines sources font état de 6 000 soldats et ouvriers morts de la fièvre paludéenne. En 1788, le royaume rentre en guerre contre la Ligue de Augsbourg. Le chantier est arrêté. Louvois, l’initiateur du projet meurt en 1691. Louis XIV lui, mourra en 1715 et il faudra attendre 1782 pour que le chantier soit déclaré officiellement arrêté. Le canal restera ainsi inachevé et les habitants de Maintenon peuvent poursuivre, sans craindre les sanctions, la destruction de l’aqueduc afin d’y prendre les pierres nécessaires à la construction de leurs maisons.

À Chateaubriand qui écrivait :
Les aqueducs romains ne sont rien auprès de l’aqueduc de Maintenon, ils défileront tous sous un de ses portiques

Saint Simon put répondre :
qu’il n’en restait que d’informes monuments qui éterniseraient cette cruelle folie.

Et s’il reste encore aujourd’hui à Maintenon quelques arches en guise de vestige du passé, les bassins de Versailles ne connaitront sans doute jamais le déluge d’eau qui leur étaient pourtant promis.

Incroyable histoire n’est-ce pas que celle du canal de l’Eure ?
Et quelles similitudes avec le texte de Louis Ginzberg et la Tour de Babel, que j’avais qualifié préalablement de surnaturel.

D’ailleurs, à propos de surnaturel, on rapporte cette anecdote, entre Louis XIV et Blaise Pascal :

On raconte que quand Louis XIV demanda à Pascal une preuve du surnaturel, celui-ci répondit simplement « les Juifs, Sire, les Juifs… »

Si l’exactitude de cette anecdote reste difficile à prouver, Blaise Pascal note dans ses pensées :

La dernière démarche de la raison est de reconnaître qu’il y a une infinité de choses qui la surpassent,
Elle n’est que faible si elle ne va jusqu’à connaître cela.
Que si les choses naturelles la surpassent, que dira (-t-)on des surnaturelles ?

Il semble qu’il faille ainsi entendre « surnaturel » comme « au-delà de la nature », « au-delà de la raison », à ne surtout pas confondre avec la déraison !

Maintenant, comment nous rendre « au-delà de la raison » ? Peut-être est-il alors temps de terminer le récit de la Tour de Babel, toujours en compagnie de Louis Ginzberg :

Outre le châtiment des péchés et des pécheurs par la confusion des langues, il se produisit un autre événement remarquable, lié à la descente de Dieu sur terre […] C’est à cette occasion que Dieu et les soixante-dix anges qui entourent Son trône tirèrent au sort le destin des différentes nations. Chaque ange reçut une nation, Israël fut la part de Dieu. A chaque nation fut attribuée une langue particulière. L’hébreu - la langue dont Dieu s’était servie lors de la création du monde -, fut réservée à Israël.

Exprimé autrement, je vous livre également ce récit hassidique, tel qu’il est rapporté par Martin Buber :

Question posée à Rabbi Pinhas : "Comment l’entendre, que les hommes n’eussent parlé entre eux tous, avant la Tour de Babel, qu’une seule et même langue ; mais aussitôt que Dieu leur eut envoyé la confusion, que chaque famille humaine ne fût mise à parler sa langue particulière ? Comment a-t-il été possible, pour chaque nation particulière, de parler tout à coup et de comprendre soudain sa propre langue particulière au lieu et place de la langue unique qu’elles pratiquaient toutes auparavant ?"
Explication de Rabbi Pinhas : "Avant la Tour de Babel, toutes les nations avaient en commun la langue sacrée ; mais chacune avait en particulier sa propre langue profane. C’est pourquoi il est écrit dans Genèse XI, 1 : "Toute la terre avait une seule langue" c’est-à-dire la langue sacrée, "et ses langages", c’est-à-dire les dialectes populaires profanes qui étaient en sus. La langue profane servait à chaque nation dans son intérieur, tandis que la langue sacrée servait aux nations entre elles. Ce qui fit Dieu pour les punir, ce fut de leur ôter l’usage de la langue sacrée.

Ainsi donc, la langue sacrée est l’hébreu et cette langue est alors réservée à Israël. Et nous, enfants d’Israël de nous interroger. Quelle responsabilité ! Qu’allons-nous pouvoir en faire ? Comment allons-nous l’utiliser ?

C’est Maïmonide, dans son commentaire des Pirke Avot, qui va venir à notre secours. Dans un très long développement de la sentence : « Celui qui parle beaucoup provoque le péché. », il écrit :

Sache que les poésies et les chants composés dans quelque langue que ce soit, s’analysent en fonction de leur sujet […]. Je me sens obligé d’insister sur ce point, bien que la chose soit évidente, car j’ai vu des gens intègres de notre peuple qui, invités à un festin ou à un mariage, lorsque que quelqu’un voulait chanter en arabe - fût-ce à propos de sujets entrant dans la catégorie du discours souhaitable, comme l’éloge du courage et du sérieux […], l’empêchaient absolument de chanter, par tous les moyens, et ne permettaient à personne de l’écouter ; tandis que si quelqu’un chantait un chant traditionnel hébraïque, ils le laissaient faire et n’étaient nullement affectés de ce que ce chant comportait des paroles réprouvées ou interdites. Cette attitude est totalement stupide car la parole n’est pas interdite, permise, souhaitée, réprouvée ou commandée en fonction de la langue dans laquelle elle s’énonce, mais en fonction de son contenu : si le contenu de cette poésie ou de ce chant est de nature élevée, c’est une obligation de le dire quelle que soit la langue ; tandis que s’il est de nature infâme, c’est un obligation de le taire et de le faire cesser quelle que soit la langue. J’ajoute qu’à mon avis, lorsque deux chants de même teneur [font partie] du discours réprouvé, et que l’un de ces chants est en hébreu et l’autre en arabe ou en persan, le fait d’écouter ce chant en hébreu est davantage réprouvé par la Torah du fait de la sainteté de la langue hébraïque. Car il convient de n’employer l’hébreu qu’à propos de sujets élevés.

Et Léon Askénazi de confirmer, dans une étude intitulée « Langage et sainteté » qui date de 1969 : Lashone HaQodesh ne signifie pas la langue sainte mais la langue qui parle des choses saintes.
Vous aurez sans doute remarqué qu’entre le récit hassidique et les réflexions de Maïmonide et Léon Askénazi, le sacré aura cédé sa place au saint. Peut-être d’ailleurs que cette expression « du sacré au saint », vous rappellera des lectures talmudiques du même nom d’Emmanuel Lévinas. Ainsi, de Blaise Pascal qui nous avait invité à voir « au-delà de la raison », nous sommes passés à Louis Ginzberg et Rabbi Pinhas qui nous auront conduit vers le sacré, puis à Maïmonide, Léon Ashkénazi et Emmanuel Lévinas qui nous auront guidé du sacré au saint, Emmanuel Lévinas allant même jusqu’à nous mettre en garde contre le sacré, le sacré contenant en lui-même son antagoniste, la désacralisation qu’il nomme alors sorcellerie.

La suite sera plus difficile à dire, mais également plus difficile à lire, car je dois maintenant vous avouer une chose. Il m’a été en effet impossible d’aller jusqu’au bout de ma dracha. À ce moment de ma démonstration, à cet instant où j’allais tenter de définir la sainteté, au moment même où j’allais vous livrer une définition du qodesh, j’ai complètement perdu pied et c’est le chaos qui s’est alors mis en ordre au milieu de mes raisonnables réflexions. Sans vraiment vous le dire, je vous l’avais d’ailleurs indiqué en introduction de cette dracha que « je ne maîtrisais pas un mot de la langue dont j’allais maintenant parler. » J’ai tenté de maîtriser le qodesh, et j’ai échoué.

Alors, plutôt que d’essayer de conclure tant bien que mal, plutôt que de tenter de finir par une petite histoire, j’ai préféré reprendre la Torah par le commencement, enfin plutôt vers la fin de la création, au moment où il est écrit :

Dieu bénit le septième jour et le proclama saint, parce qu’en ce jour il se reposa de l’œuvre entière qu’il avait produite et organisée.
Berechit Chapitre 2 - Verset 3

J’ai alors repensé à mon premier kidouch lors de ma première visite en Eretz Israël. C’était un vendredi soir, du côté de Rehovot, au sud de Tel Aviv. C’était le 4 mai 2011. La proximité de Yom Hashoah qui était tombé cette année là le 1er mai et de Yom Ha’atzmaout qui allait être célébré le 9 mai semblait imprégner l’air extérieur et la terre toute entière. La douceur du soir apportait de son côté calme et sérénité. Les retrouvailles entre ma compagne et son frère installé en Israël avaient ajouté une dimension à la bonne humeur qui régnait dans le foyer familial. Il n’y avait que dans mon cerveau que la tempête grondait : allais-je faire bonne impression ? Et cette kippa sur ma tête, allait-elle bien tenir ? (Je n’avais pas encore compris à l’époque que sa parfaite stabilité sur la tête de la plupart des Juifs tenait plus de la pince que du miracle) Et allais-je me souvenir au moins de quelques mots prononcés pendant le kidouch. Aïe, je crois bien en avoir oublié l’air ! Et la bénédiction des mains ? Je ne me souviens jamais du dernier mot, après Netilat ?

Le frère de ma compagne m’a alors invité à me mettre debout avec lui. Un bref moment de silence et la mélodie des mots en hébreu a commencé. Pendant un cours instant, j’ai senti le Monde s’arrêter. Ou plutôt, j’ai ressenti en l’espace d’un instant, la parfaite unicité du monde, comme si toutes les choses et les êtres étaient exactement à la place qui devait être la leur. J’étais à la fois présent et absent, acteur et spectateur, comme si j’avais vécu cet instant, non pas de l’intérieur avec un I mais de l’Untérieur avec un U. Sans doute avais-je vécu là un moment de sainteté, un moment où un monde unifié s’était créé autour de moi et en moi. Mais le point fondamental n’était pas là. Ce qui était fondamental, c’est que si j’avais pu ressentir la sainteté dans l’espace, c’est parce que celle-ci s’insérait dans une autre sainteté qui l’avait précédée : celle dans le temps, à savoir le shabbat.

Et de vous citer le texte suivant :

Dans le récit de la création, la qualité de sainteté n’est liée à aucun objet qui se situe dans l’espace. [...] Pour la Bible, il semble que la sainteté dans le temps, le sabbat, précède tout autre. Quand l’Histoire commence, il n’est qu’une seule sainteté dans le monde, la sainteté dans le temps. Quand au Mont Sinaï la parole de Dieu allait être énoncée, un appel fut lancé dans l’homme : "Vous serez pour moi un peuple saint" (ex. XIX, 6). mais ce n’est que lorsque le peuple eût succombé à la tentation de servir un objet, un veau d’or, qu’il reçut l’ordre d’édifier un Tabernacle, une sainteté dans l’espace. La sainteté du temps vint d’abord, puis la sainteté de l’homme, et enfin seulement la sainteté de l’espace.[…]

Le Sabbat célèbre le temps et non l’espace. Six jours par semaine, nous vivons sous la tyrannie des objets de l’espace ; le Sabbat, nous nous efforçons de nous mettre au diapason de la sainteté dans le temps. C’est une journée où nous sommes appelés à prendre part à ce que le temps a d’éternel, de nous détourner des conséquences de la création vers le mystère de la création ; d’abandonner le monde de la création pour la création du monde.

Car oui, nous n’avons pas de pyramide ni aucune grande construction dont nous pourrions faire le tour. Suite à un contretemps, nous n’avons même plus de temple à Jérusalem. Mais peut-être n’avons-nous rien de tout cela parce que nous passons finalement notre temps à traverser le temps. Et comme le dit merveilleusement Abraham Joshua Heschel dont je viens de vous citer un extrait : parce que nous sommes des bâtisseurs du temps

En espérant ne pas avoir trop abuser de votre temps, je vous souhaite à tous, le plus surnaturellement du monde bien sûr, un chaleureux : Shabbat Shalom.