Toledot Des larmes...

, par  Paul Jeanzé

Puis une femme dit : Parlez-nous de la Joie et de la Tristesse.
Il répondit :
Votre joie est votre tristesse sans masque.
Et le puits même d’où fusent vos rires fut souvent rempli de vos larmes.
Et comment peut-il en être autrement ?
Plus la tristesse évide l’intérieur de votre être, plus vous pouvez contenir de la joie.
La coupe qui recueille votre vin, n’est-elle pas la coupe même qui fut cuite dans le four du potier ? Et le luth qui apaise votre esprit n’est-il pas du même bois qui fut travaillé au couteau ?
Quand vous êtes joyeux, regardez profondément en votre cœur et vous trouverez que seul ce qui vous a rendu triste vous apporte la joie.
Et quand vous êtes plein de tristesse, regardez de nouveau en votre cœur, et vous verrez qu’en vérité vous pleurez ce qui fut votre délice.
Certains d’entre vous disent : « La joie est plus grande que la tristesse », et d’autres disent : « Non, la tristesse est plus grande ».
Mais je vous le dis, elles sont inséparables.
Ensemble elles viennent, et quand l’une est assise seule avec vous à votre table, souvenez vous que l’autre dort dans votre lit.
En vérité, vous êtes comme une balance suspendue entre votre tristesse et votre joie.
C’est seulement lorsque vous êtes vide que vous êtes immobile et en équilibre.
Lorsque le gardien du trésor vous soulève pour peser son or et son argent, il faut alors que votre joie ou votre tristesse s’élève ou s’abaisse.

Khalil Gibran – Le prophète – La joie et la tristesse

Khalil Gibran est un poète et peintre libanais, né le 6 janvier 1883 à Bcharré (Liban) et mort le 10 avril 1931 à New York. Il a séjourné en Europe et passé la majeure partie de sa vie aux États-Unis. Il était chrétien catholique de rite maronite.

Il nous arrive ainsi parfois de perdre le sourire. De nous sentir décourager. D’un lieu où peuvent jaillir les rires, se sont parfois les larmes qui l’emportent ainsi que le rappelle Khalil Gibran : Et le puits même d’où fusent vos rires fut souvent rempli de vos larmes.

Ce lieu peut être notre monde intérieur, notre maison ou encore notre Terre, notre Eretz Israël.
Le lien avec la paracha Toledot et l’actualité de ses derniers jours se fait, hélas, presque trop naturellement, ainsi qu’il est dit :

Isaac sema dans ce pays-là et recueillit, cette même année, au centuple : tant le Seigneur le bénissait. Cet homme devint grand ; puis sa grandeur alla croissant et enfin il fut très grand. Il avait des possessions en menu bétail, des possessions en gros bétail, des cultures considérables et les Philistins le jalousèrent. Tous les puits qu’avaient creusés les serviteurs de son père, du temps de son père Abraham, les Philistins les comblèrent en les remplissant de terre. Abimélec dit à Isaac : « Cesse d’habiter avec nous car tu es trop puissant pour nous. »
Génèse 25, 12

Le 14 mai 1948, après des siècles d’exil, voyait enfin le peuple juif accéder de nouveau à sa source, à ses puits jadis comblés et jalousés. Il pouvait enfin de nouveau creuser dans le désert à la recherche de la rosée ancestrale et ancrer de nouveau ses racines dans la terre de ses ancêtres :

Notre maître nous désignait les murets de pierre sèches, de simples empilements pour lutter contre l’érosion. Il caressait le tronc d’un olivier et nous expliquait le travail secret des racines qui se ramifiaient pour former un immense treillis qui viendrait bloquer chaque atome d’argile à la saison des pluies. Le maître balayait la classe du regard. Nous l’écoutions avec attention. Et nous avions envie de pleurer quand il ajoutait que nous étions pareils aux oliviers. Nos racines nous avaient sauvés de la destruction. Par les livres et les prières, la terre d’Israël était devenue indéracinable de notre pensée.
Chochana Boukhobza – Le troisième jour – Édition folio – p21

En espérant qu’un jour, les livres et les prières suffiront. En espérant qu’un jour, les larmes d’émotion suffiront. En espérant qu’un jour nous n’aurons plus besoin du son du canon et des larmes de tristesse qui en découlent. En espérant qu’un jour seules les larmes de joie rempliront nos puits.

Chabat Shalom
Zevoulon, 2 Kislev 5773