Vayakel L’art et la pensée juive

, par  Paul Jeanzé

La construction du michkane, le Temple portatif et démontable du désert, fut dirigée par Moshé mais exécutée par Betsalel, un artiste doué d’inspiration divine selon l’expression d’un verset de notre paracha. Mais le texte nous donne une précision intéressante : Betsalel devait concevoir des œuvres d’art et "faire". On peut s’interroger sur l’opportunité des mots "et faire". Il est évident, en effet, que la sagesse de Betsalel devait être traduite dans la réalité puisqu’il devait construire un édifice. Que vient donc dès lors nous enseigner les mots "et faire" ? Ces mots, expliquent nos Maîtres, ne concernent pas en fait la construction en elle-même, mais l’architecte et plus généralement l’artiste.

Théorie et pratique

Si un individu possède un don particulier qui le distingue des autres hommes, il dispose effectivement, selon les termes du Midrach, d’une parcelle de l’esprit divin, mais sa grandeur doit être tout aussi sensible dans les autres aspects de sa vie où son art ne s’exerce pas. S’il est peintre ou musicien mais peut tromper ou voler son prochain il ne peut, selon les critères de la Thora, être appelé "artiste". C’est le sens des mots "et faire" : la maîtrise d’un art est une capacité qui touche à la spiritualité. Généralement un artiste dans le domaine de son art, est un homme (ou une femme) fin. Mais si dans la vie quotidienne ("et faire") il se révèle être un personnage grossier, violent ou même orgueilleux, il discrédite l’aspect divin qui s’exprimait au travers de son art. Pourquoi en est-il ainsi ? Parce que l’être humain, expliquent nos nos Maîtres, doit être entier. Betsalel l’architecte-artiste qui construisit le Michkane était aussi un Tsadik, un Juste, c’est-à-dire un homme dont l’intellect et les pulsions étaient aussi raffinées que la disposition artistique qui lui permit de construire le Michkane. Son nom exprime très bien ce fait puisqu’il signifie "à l’ombre de Hachem".

L’histoire a connu une foule d’artistes célèbres au travers de leur don mais qui furent loin d’être des modèles sur le plan moral. Ils ne firent en fait qu’exploiter une prédisposition qui leur fut donnée à leur naissance sans chercher à la traduire sur d’autres plans de leur vie. Pour le judaïsme, l’unité n’est pas seulement une nécessité organique du peuple juif : elle doit être aussi perceptible au niveau de l’individu même.

Gérard Touaty (Actualité juive hebdo)