De quoi avons-nous vraiment besoin ?

mercredi 8 mars 2023
par  Paul Jeanzé
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À de très rares exceptions, je ne conserve aucun de mes écrits sous forme manuscrite ; et pour cause : j’écris à l’aide d’un traitement de texte installé sur mon ordinateur. Pour moi qui aime reprendre la même phrase à de nombreuses reprises, c’est un indéniable avantage. Et à ce propos, je ne recommanderai jamais assez au lecteur de lire ou relire ce formidable dialogue entre le Docteur Rieux et Joseph Grand dans La peste d’Albert Camus où « Par une belle matinée du mois de mai, une élégante amazone parcourait, sur une superbe jument alezane, les allées fleuries du Bois de Boulogne. »
À l’instar de Joseph Grand, je n’ose imaginer le nombre de feuillets, noircis et raturés à l’excès, dont j’aurais eu besoin pour enfin arriver à lire avec une certaine satisfaction un paragraphe composé seulement d’une quinzaine de lignes. En outre, le traitement de texte que j’utilise possède un correcteur d’orthographe et de grammaire qui souvent, je dois bien l’avouer, pallient à mes nombreuses lacunes en la matière. Lors de mes débuts, j’ai même utilisé un logiciel bien plus élaboré que celui intégré à mon traitement de texte. Pourtant, assez rapidement, j’ai préféré le laisser de côté, trouvant qu’il venait bien trop souvent s’immiscer dans mon travail d’écriture, me proposant de couper des phrases qu’il jugeait trop longue, ou encore en réalisant une implacable chasse aux répétitions. Par ailleurs, il se révéla être assez inefficace là où je l’attendais le plus, à savoir avec cette règle de grammaire qui me fait tant souffrir : l’accord du participe passé avec le verbe avoir. Le logiciel, tout « intelligent », ou plutôt, tout « bien programmé » qu’il fût, perdait souvent le fil de mes pensées, dès lors qu’il s’attaquait à des phrases longues et complexes : il peinait terriblement pour distinguer dans ce dédale, qui du sujet, qui du participe passé. Et puis… je me considère finalement avant tout comme un artisan, et si j’ai besoin d’outils, il est un moment où je sens que l’outil vient se substituer à moi ; qu’il ne m’aide plus, qu’il prend ma place.

Il est un petit appareil qui m’est en revanche très utile : la liseuse. Cette tablette numérique, de la taille d’un livre de poche, possède un écran qui, contrairement à un écran d’ordinateur, offre un confort de lecture proche, si ce n’est équivalent, à celui que procure un livre papier. La liseuse a pour moi de nombreuses vertus : je peux ainsi, sans l’aide d’une lourde valise, me promener avec dans le revers de mon manteau, l’œuvre intégrale de Jean-Jacques Rousseau ou encore les Mémoires d’Outre-Tombe de Chateaubriand. Je peux également, et c’est peut-être là que la liseuse en deviendrait presque indispensable, télécharger sur la toile des œuvres d’auteurs complètement laissés de côté par les (gros) éditeurs contemporains ; je pense ainsi à Eugène Dabit (Hôtel du Nord), Emmanuelle Bove (Bécon-Les-Bruyères) ou encore Louis Hémon (Maria Chapdeleine).

Il me revient en tête cette anecdote savoureuse : j’étais dans un de ces lieux où il faut savoir s’armer de patience (une salle d’attente d’un grand hôpital de la capitale, mais je suis certain que vous aviez deviné) ; ainsi étais-je en train de me délecter des premières pages du Gai savoir de Nietzsche, avec notamment cette sentence qui ne dépareillait pas avec l’endroit et mon état d’esprit du moment :

4. Colloque
A. Ai-je été malade ? suis-je guéri ?
Et qui donc fut mon médecin ?
Comment ai-je pu oublier tout cela !
B. Ce n’est que maintenant que je te crois
Car celui qui a oublié se porte bien.

En face de moi, une dame d’un certain âge sortit un gros livre à la couverture criarde dont je pus déchiffrer l’auteur. Il s’agissait d’un de ces romanciers nord-américain qui, à l’aide d’un nombre conséquent de collaborateurs, met inlassablement en scène, à raison de deux ou trois livres par an, à peu de choses près la même histoire, en modifiant ici le contexte, là les protagonistes. J’ai écrit « romancier » ; le terme d’« homme d’affaires » me semblerait plus approprié. Un homme vint alors s’asseoir aux côtés de ma lectrice, et tout en jetant un regard en biais dans ma direction, lui glissa cette petite phrase : « Ah, cela fait quand même plaisir de voir qu’il existe encore des personnes qui lisent de vrais livres ». Avec le recul, j’ignore encore si sa remarque m’était exclusivement adressée ou si elle ciblait également le reste de l’assistance qui, de son côté, avait la tête baissée sur son téléphone portable. Ce qui est certain, c’est que je fus le seul à lever ladite tête et à regarder l’homme avec un demi‑sourire, en affirmant intérieurement : « en toute matière, il convient d’étudier le contenu en prenant bien soin de ne pas se laisser influencer par le contenant ». L’habit ne fait pas (toujours) le moine…

Pour le modeste littérateur que je suis, la liseuse n’est pas seulement un simple contenant ; elle se transforme régulièrement en un précieux outil de travail, lorsque je lis mes propres textes et que je les corrige en les annotant à l’aide d’un petit clavier virtuel. C’est, en ce qui me concerne, un accessoire assez artisanal, car ma liseuse commence à accuser son âge : l’écran n’est pas tactile et les annotations peuvent prendre un certain temps à être mises en forme ; mais je n’ai que faire d’une certaine forme de productivité…

J’écrivais en préambule que je ne possédais aucun de mes écrits sous forme manuscrite. En revanche, ils ont tous été imprimés, sous la forme d’un livre ou de feuilles volantes. Ainsi, une panne informatique, voire une coupure généralisée et prolongée d’électricité ne me perturberait pas plus que cela ; à condition bien entendu que ses conséquences ne soient pas aussi fâcheuses que celles décrites dans le Ravage de Barjavel. Mais je reste optimiste et préfère ne pas prêter trop attention à l’imagination débordante de certains romanciers…

Il m’arrive assez régulièrement de me rendre dans une maison qui domine un coteau herbeux du Brionnais, une petite région au sud de la Bourgogne. Là, assis à l’ombre d’un tilleul, je peux contempler une vue magnifique où au premier plan paissent des vaches charolaises (et limousines) dans des champs immenses sans se soucier d’un lendemain qui pourrait se terminer en boucherie ; à l’arrière-plan, à plus de cinquante kilomètres, un viaduc enjambant vaillamment une large rivière peine à se dégager de la forêt. La nuit tombée et par temps dégagé, on distingue même les lueurs de la ville de Saint‑Étienne, située à plus d’une heure et demie de route de là. Dans un tel cadre, il m’est arrivé de sortir un cahier et un stylo plume ; et d’écrire… Je n’ai pas souvenir avoir écrit en ce lieu des textes d’un lyrisme particulier ; en revanche, avec mon petit stylo et mon cahier à grands carreaux, je ressens toujours quelque chose que je ne ressens jamais quand je suis devant mon grand écran avec mon traitement de texte accompagné de son correcteur d’orthographe et de grammaire intégré ; avec mon accès à internet qui me permet d’avoir accès à tous ces dictionnaires, qu’ils soient généralistes, de rimes, de synonymes et autres antonymes. J’ai l’impression, et je m’aperçois que c’est finalement extrêmement difficile à retranscrire sur le papier… j’ai l’impression, dans ce contexte si pauvre sur le plan matériel, de me sentir en parfaite harmonie avec le monde qui m’entoure : avec devant moi cette vue imprenable, et dans un coin d’une vieille table en bois mes feuilles de papier et de quoi écrire, je me sens être un authentique écrivain.
J’irais même plus loin : je peux aller jusqu’à ranger mon cahier et mon stylo et laisser tout mon être s’abandonner à la sérénité des lieux. Là, avec simplement mon esprit, je suis capable de développer une idée, de prendre possession d’une odeur, d’une couleur ou d’une simple sensation, pour ensuite commencer à manipuler mentalement des mots puis des phrases qui formeront un poème, une histoire, voire le début d’un livre qui se retrouveront miraculeusement quelques jours, voire quelques semaines plus tard, sur le papier. N’est-ce pas dans un tel dénuement que l’on devient véritablement un écrivain, un écrivain finalement réduit à sa plus simple expression ? Et pourtant, existe-t-il plus merveilleuse richesse que de se retrouver si proche de soi-même ?

Pour clore ces quelques réflexions, je ne résiste pas à l’envie d’écrire que ce petit texte m’est venu à l’esprit alors que je m’étais installé devant mon ordinateur et que j’avais lu avec attention quelques échanges d’internautes au sujet de « l’intelligence artificielle » dans le travail d’écriture. Comme quoi…

Devant mon écran, le 08 mars 2023


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