Au tour des souvenirs

, par  Paul Jeanzé

Au tour des souvenirs

À quand remontent mes premiers souvenirs liés à la bicyclette ? Je crois que je devais avoir quatre ans quand j’entrepris de virevolter autour de la table de la cuisine avec mon tricycle. Il n’était pas rare, alors que ma mère préparait le repas, que je tourne ainsi pendant près d’une heure. Parfois, je me cognais aux pieds de la table en prenant un virage trop à la corde, ce qui occasionnait le dérapage de ma monture ; il lui arrivait même de décoller : elle restait alors en l’air une fraction de seconde, sur deux roues, avant de retomber bruyamment sur le sol pavé. Grâce à la virtuosité de mon pilotage, aucune de mes embardées ne me fut jamais préjudiciable, et à cinq ans, j’étais devenu le spécialiste incontesté du tricycle sur circuit ovale.

Alors que je m’apprêtais à remettre mon titre en jeu, l’accès à mon parcours favori me fut interdit : mes parents s’étaient décidés à refaire entièrement la cuisine. Impuissant, j’assistai au remplacement des antiques tomettes ocre par un carrelage blanc cassé flambant neuf, avant de voir disparaître la vieille table en bois aux pieds fatigués au profit d’une table métallique surmontée d’un plateau en verre. À ce modernisme sans âme s’ajouta une vive incompréhension quand je ne fus plus autorisé à faire du tricycle dans la cuisine une fois cette dernière terminée. À la première occasion pourtant, je bravai l’interdiction afin de tester le nouveau revêtement. Je fus immédiatement puni d’avoir désobéi à mes parents : dès le premier virage, mes roues glissèrent sur le carrelage et je chutai lourdement en me heurtant le tibia contre l’affreuse table qui resta impassible. Devant les soupçons de mon père en découvrant l’énorme bleu qui ornait ma jambe, je préférai par la suite me contenter de la minuscule cour située devant la maison, seul espace à peu près praticable au milieu d’un vaste terrain en pente et densément boisé. Après deux années de bons et loyaux services, il me fallait également reconnaître que mon fidèle destrier était devenu trop petit et peu maniable ; une deuxième chute, provoquée par les nombreuses bosses qui jalonnaient la cour et je connus pour la première fois cette douloureuse frustration qui naît de l’échec. Je pris également conscience du temps qui passait et qu’il me fût impossible de revenir en arrière pour retrouver le confort de la prime enfance ; j’allais devoir abandonner la protection de la maison familiale, affronter le monde extérieur et accepter de grandir, un petit peu tout du moins, puisque je n’avais finalement que six ans.

Pour compenser l’annexion de la cuisine, mes parents m’offrirent un vélo rouge et aussitôt ma mère se mit en tête de m’apprendre à garder l’équilibre sur cet étrange engin qui n’avait que deux roues. Malheureusement, après quelques mètres, le vélo échappait systématiquement à mon contrôle et m’emportait irrémédiablement vers le sol. Je revois encore ma pauvre mère, courant derrière moi, les mains crispées sur la tige de selle sous le regard goguenard des voisins qui voyaient passer devant eux notre curieux équipage ; qui sait, peut‑être que les sourires moqueurs de certains adultes m’auront freiné au cours de mon laborieux apprentissage.

Au milieu de cet environnement qui me semblait bien hostile, j’eus la chance de pouvoir compter sur Jérôme : Jérôme était mon meilleur copain et je pouvais partager avec lui, sans qu’il soit contrarié, mon amour naissant pour la petite reine. La télévision ne s’était pas encore imposée dans nos deux foyers, et quand nous entendions parler du tour de France cycliste, c’était principalement par radios et journaux interposés… jusqu’au jour où mon père m’emmena voir passer les coureurs non loin de la maison. Posté le long d’un fossé situé en haut d’une petite côte, je garde un souvenir très vague de la campagne publicitaire, malgré les casquettes et autres bidons qui furent jetés de drôles de voitures, et sur le toit desquelles s’agitaient d’immenses bouteilles multicolores et d’imposants bonhommes tout en rondeur. En revanche, une heure plus tard, je me souviens parfaitement avoir vu défiler sous mes yeux émerveillés un peloton groupé roulant à très faible allure, mais qui fut néanmoins accueilli avec ferveur par les spectateurs présents. Une si longue attente pour moins de trente secondes de spectacle, bien loin de l’orgie d’images dont nous sommes aujourd’hui submergés, avec les caméras miniatures installées sur les vélos, les loupes qui montrent au ralenti et en gros plan le visage grimaçant des coureurs, les drones et les hélicoptères qui filment la course du ciel, sans compter l’arsenal de motos qui nous permettent d’avoir en permanence un œil sur les échappées, le peloton et loin derrière, les malheureux attardés. Pourtant, si je devais retenir aujourd’hui une et une seule image du Tour de France, j’irais certainement piocher dans mes souvenirs d’enfance et la vision fugitive de ce peloton musardant au sommet d’un modeste talus de campagne.

Je fus si enthousiaste que je réussis à obtenir de mes parents qu’ils m’achetassent un sachet rempli de petits vélos en plastique avec lesquels j’improvisai d’épiques courses en compagnie de Jérôme. Le père de ce dernier était maçon, et au milieu de sa grande cour trônait en permanence, à proximité d’un monticule de graviers sans intérêt, un énorme tas de sable qui nous servait de terrain de jeu. C’était également un coin très prisé d’un petit saucisson à pattes nommé Daisy qui passait le plus clair de son temps à venir y faire ses besoins ; aussi devions‑nous enlever un certain nombre de crottes plus ou moins fraîches à l’aide d’une truelle avant de pouvoir tracer un circuit qui suivait les irrégularités du tas de sable, irrégularités principalement créées par les vigoureux coups de pelle donnés par le père de Jérôme pour envoyer le sable rejoindre les autres ingrédients nécessaires à la fabrication du ciment. Quand le sable était suffisamment humide, nous arrivions, sans qu’il s’écroulât, à créer un pont ou un tunnel qui enrichissait alors un parcours déjà ponctué de virages relevés, de montées et de sinueuses descentes. Ces travaux de terrassement menés à bien, nous pouvions consciencieusement installer l’ensemble des petits coureurs sur la ligne de départ avant d’entamer une course pleine de rebondissements, avec des échappées, des chutes, et un final toujours épique où contrairement à une trop cruelle réalité, le peloton ne rattrapait jamais le courageux coureur solitaire qui résistait vaillamment en devançant de quelques secondes à peine la meute déchaînée.

Pendant plusieurs mois, il n’y eut que les courses cyclistes locales qui réussirent à m’arracher du tas de sable de Jérôme. J’éprouvais d’ailleurs des sentiments contradictoires pour ces compétitions qui passaient dans mon village, car si elles me semblaient complètement inaccessibles en raison de mon jeune âge et de ma frêle constitution, je trouvais néanmoins cet univers très familier : j’allais régulièrement saluer et discuter avec un voisin, à qui avait été confiée la gestion de la circulation à la sortie du village ; et, au passage des coureurs, il m’arrivait souvent de reconnaître et d’encourager un grand frère ou un oncle d’un camarade de classe. Ce qui me fascinait le plus dans ces courses, c’était la camionnette de la Croix-Rouge qui fermait la marche avant de disparaître dans le lointain, comme si sa présence permettait aux cyclistes qui la précédaient d’atteindre le statut de surhomme bravant je ne savais quel danger.

Un jour, alors que mes parents et moi rentrions d’une longue marche en forêt, notre voiture s’était retrouvée au beau milieu d’une course cycliste. À la sortie d’un virage, nous avions doublé un homme seul et l’avions encouragé avec enthousiasme : « Bravo, allez ! Tu vas gagner ! », avant de rattraper un peu plus loin la fameuse camionnette et l’arrière du peloton. Alors que nous pensions avoir affaire à l’homme de tête, il s’avéra que le malheureux était distancé, seul à lutter pour un retour impossible. J’espère sincèrement que notre retardataire n’aura pas cru que nous nous étions moqués de lui.

Tous les ans à la fin du printemps, j’assistais également à un spectacle singulier : des centaines de cyclistes, avec parmi eux des adolescents et des personnes que je trouvais bien trop vieilles pour faire du vélo, passaient sous ma fenêtre dans un interminable défilé. Ils achevaient, pour la plupart d’entre eux, un parcours de quatre cents kilomètres réalisé en cinq jours autour de mon département ; une telle distance me fascinait et ce rallye cyclotouriste aura peut‑être eu plus tard une certaine influence quant à mon intérêt pour les épreuves d’endurance. Mais pour l’heure, mon seul exploit notable était d’avoir traversé la cour de Jérôme en contournant tant bien que mal le tas de sable avant de m’emplafonner contre le portail qui séparait sa cour de la route ; je venais d’avoir huit ans.