Changement de cadre

, par  Paul Jeanzé

Changement de cadre

Trois années ont passé ; il est sept heures et quart et je m’apprête à lever le rideau de fer qui protège la devanture des cycles Gontran. Chaque fois que j’effectue ce geste, chaque fois que j’entre dans le magasin, je me souviens de ce matin où Monsieur Gontran m’avait fait asseoir sur un tabouret en m’intimant l’ordre de l’écouter sans que je vienne l’interrompre :

« Mon garçon, ça fait longtemps que je pense à ce moment ; d’une certaine manière, j’aurais bien voulu que cela arrive plus tôt, mais voilà, ce n’est pas le tout de songer à passer la main, encore faut-il tomber sur la bonne personne. C’est marrant, il aura fallu que tu disparaisses de la circulation du jour au lendemain pour qu’enfin je comprenne que tu n’étais pas un client comme les autres ! Au début, j’ai juste pris cela pour de la sympathie réciproque, rien de plus, même si j’ai bien senti que tu t’intéressais de près à mon travail. Tu sais Frédo, je peux t’appeler Frédo mon garçon ? Je viens d’avoir soixante ans et je commence à fatiguer. Ce n’est pas le métier qui me fatigue, c’est mon âge, j’en ai bien peur. Cela fait quand même trente ans que je gère ce magasin tout seul. J’en suis fier d’ailleurs ! Mais ça laisse des traces. Oui, ça laisse des traces… Mon dos commence à être salement amoché… Les vélos ont beau être de plus en plus légers, les cartons sont toujours aussi lourds ! Alors voilà… j’aimerais que… putain, je crois bien que je sais pas trop comment te le dire… Tu sais, je suis un vieux célibataire ; cela fait bien longtemps que mon seul et unique amour, c’est ce petit commerce. Oui, en ce qui me concerne, c’est plus facile de dire à un magasin qu’on l’aime et qu’on compte sur lui plutôt qu’à avoir à le dire à une femme qui… enfin passons… Ce que j’aimerais mon garçon, c’est que tu viennes bosser avec moi afin que je te transmette tout ce que je sais et le moment venu, quand je serai certain que l’œuvre à laquelle j’ai consacré toute ma vie est entre de bonnes mains, hé bien, je te léguerai mon magasin ! Les Cycles Frédo, ça serait pas mal non plus, qu’en penses-tu ? »

Sur l’instant, j’en fus abasourdi. J’étais assis là, sur un petit tabouret, avec en face de moi Monsieur Gontran qui me proposait, les larmes aux yeux, quelque chose que jamais je n’aurais osé imaginer. C’était irréel et presque trop beau après toutes mes déconvenues. L’espace d’un instant, je doutai même de sa sincérité. Pourtant, quand quelqu’un vous tendait si généreusement la main, ne devrait-on pas la saisir avec chaleur et détermination plutôt que de se poser des questions à la con ? Pendant quelques minutes, je tentais de le convaincre, et surtout de me convaincre, qu’il me serait difficile de quitter mon travail du jour au lendemain ; que je n’avais pas beaucoup d’expérience pour réparer ou vendre des vélos et que… Mais Monsieur Gontran arrivait sans difficulté à battre en brèche ma faible résistance. Au bout d’une demi-heure de discussion, il me proposa simplement de passer la journée à travailler avec lui. « Comme ça, mon garçon, plutôt que de causer dans le vide, on va vite se rendre compte si cela peut te plaire ou non ! »

J’avais donc passé mon samedi avec Monsieur Gontran, à l’observer tout d’abord, avant de l’aider à réceptionner les livraisons du jour. En fin de matinée, il m’apprit à dévoiler une roue et à en tendre les rayons ; au cours de l’après-midi, alors qu’il était déjà occupé avec un client, je renseignai comme je le pus un jeune homme désirant acheter un vélo tout-terrain. À aucun moment je ne pensai à ma rupture avec Marlène. En une journée, j’eus l’impression de me retrouver du côté de Fontperdu, au petit matin en compagnie des ouvriers, avec la merveilleuse odeur du café et les premiers rayons du soleil qui venaient me réchauffer les épaules…

J’étais retourné voir Monsieur Gontran à son domicile dès le dimanche matin ; nous avions longuement parlé. Le lundi, je donnais ma démission et le mardi je débutais mon nouvel apprentissage au sein de son magasin. Pendant plus d’un an et demi, je ne pris pas un seul jour de congé, mais quelle importance puisque je n’avais pas vraiment l’impression de travailler ; j’étais en train de découvrir un métier qui faisait écho avec ma passion de toujours : le cyclisme. En parallèle, je repris contact avec le club de Gironville puisque de nombreux coureurs venaient s’approvisionner chez les cycles Gontran. D’ailleurs, je fus très sensible à leur gentillesse puisqu’ils me demandèrent régulièrement à quel moment j’allais les rejoindre, ce à quoi je répondais invariablement que j’avais encore beaucoup de choses à apprendre. Mais je m’empressais d’ajouter que ce n’était qu’une question de temps avant que je pusse de nouveau rouler avec eux. Intérieurement, je ressentais de nouveau l’envie de courir, cette envie qui s’était en partie envolée après la Guyenne.

Au bout de deux ans, Monsieur Gontran commença doucement à passer la main ; il ne vint plus qu’un jour sur deux au magasin et six mois plus tard, je ne le vis plus qu’une fois par semaine. Plus le temps passait et plus je m’investissais avec passion dans la gestion du commerce. Ainsi, je ne manquais pas d’idées pour assurer la pérennité des cycles Gontran et le mercredi par exemple, avec l’aide de quelques clients fidèles, j’organisais une sortie cyclo au départ du magasin et j’offrais à cette occasion une paire de chambres à air à chaque participant. Avec le samedi, la journée du mercredi était maintenant celle au cours de laquelle je faisais le meilleur chiffre d’affaires. Bien entendu, je fus parfois confronté à quelques difficultés, mais Monsieur Gontran, qui profitait de sa retraite pour s’adonner enfin au cyclotourisme, était toujours là pour m’apporter son aide et ses précieux conseils.

Le magasin était fermé le lundi, mais dans les premiers temps, cette journée n’était pas de trop pour tenir les comptes, passer les commandes et réparer les cycles des clients. Avec l’habitude, je parvins à boucler ce travail en une grosse matinée, si bien que je roulais de nouveau tous les lundis après-midi. Refusant l’adage selon lequel les cordonniers étaient les plus mal chaussés, je m’achetai un vélo en carbone que j’adaptai au mieux selon mes aptitudes et ma morphologie, le matériel n’ayant maintenant plus aucun secret pour moi. Les vélos haut de gamme sont un peu comme les voitures de course ; il ne suffit pas d’avoir les moyens de se les offrir ; encore faut‑il savoir les piloter. Pour moi qui ne serais jamais un champion, je ne ressentis pas le besoin de faire des folies sur le plan financier. Et puis, j’avais un autre projet en tête…

Depuis que j’avais repris mes sorties à vélo, j’allais invariablement rouler dans la Vallée de la Gire ; il faut dire que j’habitais toujours dans mon petit appartement coincé au sommet de sa tour HLM et j’appréciais retrouver, le temps de mes escapades, un environnement plus propice à mes aspirations. Durant ma courte saison au sein de l’entente sportive de Gironville cyclisme, j’étais définitivement tombé sous le charme de la grosse bourgade dont j’aimais emprunter toutes les côtes des alentours, et en haut desquelles je pouvais admirer le Gire et sa verte vallée. Au cours d’une de mes sorties, à un kilomètre à peine de Gironville, alors que je croyais avoir sillonné toutes les routes des environs, je découvris par hasard une montée m’ayant jusqu’alors échappé, une bosse assez courte, mais très raide, qui me déposa devant un petit panneau bleu sur lequel était écrit en blanc : « Les Hautes Pierres » ; je descendis de mon vélo. Devant moi se tenait une placette herbeuse qui accueillait un puits surmonté d’une pompe à main en fonte. Par curiosité, j’actionnai la pompe et j’eus la surprise de voir l’eau couler ; j’en profitai pour remplir ma gourde et me désaltérer, le dos posé contre le muret qui entourait le puits. Autour de la placette, six maisons étaient rassemblées et parmi elles, je remarquai une petite longère au crépi fatigué dont les deux fenêtres donnant sur la rue étaient closes ; je m’approchai. Sur le côté de la maison, un petit portail grillagé ne tenait plus fermé que par l’entremise d’une grosse chaîne rouillée ; des ronces immenses passaient à travers le portail et je n’aperçus le petit panonceau qu’au moment où j’allais repartir : « À vendre. Contacter l’agence de la Chaumerie à Gironville. » J’avais économisé suffisamment pour envisager sereinement l’avenir sur le plan financier : je pus faire sans trop de difficultés l’acquisition de l’ancienne fermette et même si elle nécessitait des travaux assez conséquents, mon expérience passée dans l’entreprise du père de Manu me permettrait d’en effectuer moi‑même la restauration. Lors des deux longues visites effectuées avec l’agence, j’avais pu constater que la charpente et les murs porteurs étaient encore en excellent état ; c’était certes une vieille demeure qui n’était plus habitée depuis deux ans, mais dont la structure était encore très saine.

*

Voilà comment, en trois années, ma vie changea du tout au tout. Je partageais dorénavant mon temps entre le magasin et ma maison : du mardi au samedi, je vendais et réparais des vélos. Le lundi après-midi, je faisais ma sortie hebdomadaire pendant que le dimanche je me consacrais à la restauration de ma petite longère. Pour mes premiers travaux, je rénovai la cuisine en remplaçant un affreux carrelage blanc et noir par des tomettes ocre et en achetant dans une brocante une vieille table en chêne aux pieds légèrement piqués. Je perpétuais ainsi le souvenir du petit garçon tournoyant avec son tricycle dans la cuisine familiale. Pas grand-chose n’avait changé finalement sinon que mes capacités physiques s’étaient bien développées depuis mon enfance et que les humiliations du collège étaient bien loin derrière : alors que je ne roulais qu’une seule fois par semaine, j’étais heureux de constater que je pouvais boucler une sortie de cent kilomètres en moins de quatre heures avec un plaisir sans cesse renouvelé.