Coup d’arrêt

, par  Paul Jeanzé

Coup d’arrêt

Cet avertissement aurait certainement dû me servir de leçon, mais au lieu de cela, je préférai en plaisanter et me dire que j’avais entendu les cloches avec un peu d’avance et que je me rattraperais lors des fêtes de Pâques où traditionnellement de nombreuses courses étaient organisées entre le samedi et le lundi. Trois courses en trois jours, largement de quoi me refaire la cerise !

Alors qu’en ce début de saison j’avais principalement couru en rase campagne, la première étape de mon triptyque Pascal débuta au centre d’une jolie bourgade où quelques manèges tournaient en musique sur la place de l’église, ajoutant à l’événement un petit supplément d’âme et de nombreux spectateurs malgré un ciel très menaçant. Après avoir fait l’élastique en queue de peloton durant tout le début de course, je me retrouvai enfin dans les premières positions après quatre tours de circuit. Je soufflai un peu en regardant le ciel où les nuages devenaient de plus en plus noirs ; un vent d’ouest se levait ; au loin, un rayon de soleil déchirait le ciel… quand tout à coup, un éclair et un énorme coup de tonnerre… Sans que je comprisse ce qui m’arrivait, je heurtai violemment le sol. Devant moi, un coureur finissait sa course dans le fossé. Je peinai à me relever ; mon épaule droite était en sang. Je me penchai difficilement pour ramasser mon vélo dont le guidon était tordu ; une cocotte de frein pendait lamentablement vers le sol : l’espace d’un instant, j’avais relâché ma concentration pour venir percuter le coureur qui me précédait ; la sanction avait été immédiate. En plus de l’épaule, j’avais le côté droit, à partir de la hanche, râpé jusqu’au genou ; j’avais dû faire un sacré vol plané.

De nouveau un formidable coup de tonnerre : l’orage avait envahi le ciel et au loin, je distinguai à peine le petit village dans lequel venait de disparaître le peloton. La pluie tombait en rangs serrés sans se soucier de ma chute. Assis sur le bas-côté, le regard dans le vague, je vis une petite fourgonnette se porter à ma hauteur. Je ne pus m’empêcher de sourire : c’était le petit camion de la Croix‑Rouge, un modèle à peine plus récent que celui de mon enfance. Pendant qu’un commissaire de course ramenait mon vélo jusqu’au départ, je pris place à l’intérieur du véhicule dans lequel une dame assez âgée nettoya mes plaies en silence. À aucun moment je ne me sentis être un héros comme je l’avais imaginé durant mon enfance. Au contraire ; ce relent de nostalgie fut comme la chute : très douloureux.