De Mainville à Gironville

, par  Paul Jeanzé

De Mainville à Gironville

Après trois semaines d’arrêt, je ne percevais plus qu’une très légère gêne à la cuisse et je tournais depuis plusieurs jours dans l’appartement tel un lion en cage : il était vraiment temps que je remonte sur un vélo. Et puis… j’avais besoin d’une excuse pour éviter la traditionnelle sortie en ville du samedi après-midi qui me pesait de plus en plus. Marlène, pour la première fois depuis que nous vivions ensemble, par lassitude sans doute alors que je crus naïvement qu’elle comprenait enfin l’importance de la bicyclette dans ma vie, ne formula aucune objection à ce que je ne l’accompagne pas. Le cœur léger et le corps revigoré, je partis en direction de Mainville.

Avec Marlène, nous avions l’habitude de fréquenter les restaurants du centre-ville, ainsi que les musées et les théâtres de la capitale ; je connaissais encore très mal la campagne environnante. D’ailleurs, j’avais été assez déçu de retrouver des paysages semblables à ceux de mes souvenirs de collégien au cours de mes premières sorties en vélo. Les quinze kilomètres qui me séparaient de Mainville me confirmèrent d’abord cette impression : d’immenses plaines battues par les vents, d’interminables et monotones lignes droites le long de champs aux couleurs sombres au sein desquels les cultures printanières sortaient poussivement de terre. En approchant de Mainville, je sentis néanmoins un changement imperceptible : quelques bosquets apparurent çà et là ; puis, en quittant la large départementale pour prendre une route plus étroite, je fus agréablement surpris de plonger, pendant trois virages, au cœur d’une forêt de châtaigniers. Un kilomètre après cette heureuse découverte, j’entrai dans le village pour m’arrêter devant la mairie, là où le CycloMainvillois donnait habituellement rendez-vous à ses adhérents. Sur un panneau d’affichage réservé aux associations, je découvris un petit article qui leur était consacré, tiré d’une gazette locale et accompagné d’une photo en noir et blanc d’un groupe de cyclistes ; et ce petit texte ajouté à la main en bas de l’article : « pour tout renseignement, contacter Yvette » suivi d’un numéro de téléphone. Par chance, j’avais un petit crayon de papier dans une de mes poches : je notai le numéro de téléphone sur un emballage de pâte de fruits.

Je ne ressentais plus aucune douleur dans la cuisse ; le vent était tombé et le bleu commençait à envahir le ciel. J’avais l’impression de revivre. Plutôt que de rentrer par le même chemin, je traversai le village en franchissant un cours d’eau par un petit pont de pierres avant de longer un large verger composé de pommiers tandis qu’un peu plus loin, de belles maisons se prélassaient au milieu de vastes terrains ombragés. Peu après la sortie du village, une petite route sur ma droite indiqua « Vallée de la Gire » ; je suivis l’indication. Pendant une dizaine de kilomètres, la route serpenta de concert avec la petite rivière, le temps de traverser deux hameaux puis de parvenir au panneau « Gironville », qui marquait l’entrée d’une bourgade plus importante. En débouchant sur la place principale, je découvris le mur d’enceinte d’un château dont on pouvait apercevoir un donjon carré surmonté d’une toiture en ardoises d’où jaillissaient de hautes cheminées ; je longeai le parc du château et passai sous les ruines d’un vieil aqueduc sur lequel de hautes herbes avaient élu domicile. En quittant Gironville, je retrouvai la rivière de la Gire et un nouveau panneau m’indiqua que j’étais à une vingtaine de kilomètres à peine de mon point de départ. La route suivit alors un vallon encaissé ; de temps à autre, une petite route s’élevait sur ma gauche ; je brûlais d’envie de découvrir cet inattendu terrain de jeu, mais je choisis de m’abstenir. Je reviendrais, c’était certain maintenant. À quelques kilomètres de l’appartement de centre-ville de Marlène, au milieu de plaines qui m’avaient toujours paru bien austères, je venais de découvrir un petit coin de paradis.