Et je perdis les pédales

, par  Paul Jeanzé

Et je perdis les pédales

Le jour dit, revêtu d’un vieux collant de sport et d’un haut de survêtement retrouvés au fond d’un placard, je poussai joyeusement la porte du magasin de cycles. En me voyant arriver, Monsieur Gontran ne put s’empêcher de sourire et de déclarer : « Hé bien, j’espère effectivement que l’habit ne fait pas le moine, parce que si jamais tu croises la maréchaussée avec un tel accoutrement, ils vont croire que tu te balades sur un vélo volé ! » Je ne fus même pas vexé par son observation peu flatteuse, sans doute parce que le bonhomme faisait partie de ces rares personnes dont les propos, quels qu’ils fussent, véhiculaient une sorte de sincérité bienveillante. De plus, j’étais tellement impatient d’étrenner mon premier vélo de course que je ne prêtai pas vraiment attention à sa remarque ; à ses précieux conseils non plus et notamment à la façon bien particulière d’enclencher les pédales automatiques.

Je sortis précipitamment du magasin en manquant de tomber : avec les chaussures de vélo et leurs cales sous mes pieds, j’avais glissé sur les pavés. Je m’étais imaginé que la fixation des chaussures ressemblerait aux attaches des skis de fond ; il n’en fut rien. Je me sentis tout à coup bien démuni avec mon matériel flambant neuf ; et, au moment de monter sur le vélo, je me demandai bien de quelle manière j’allais pouvoir enclencher mes chaussures sur les pédales automatiques. La petite place était vide et la route qui un peu plus loin s’évanouissait dans la campagne presque déserte en ce début de matinée ; je montai sur le vélo : j’avais l’impression d’être un crapaud sur une boîte d’allumettes. Je respirai un bon coup avant de poser précautionneusement mes mains sur les cocottes en haut du cintre ; je démarrai prudemment. Sans forcer, les pédales s’enclenchèrent miraculeusement dans un claquement sec. La sensation était curieuse : je ne ressentis pas la même liberté que j’avais connue sur mon mountain bike, mais je fus surpris de l’impression de puissance qui se dégageait à chaque coup de pédale.

J’approchais déjà des dernières maisons ; un croisement, un ultime feu rouge et le terrain de sport, au bout duquel un large étang accueillait chaque dimanche matin les pêcheurs, m’ouvriraient enfin la clef des champs. Alors que j’allais passer au feu vert, ce dernier vira à l’orange ; par réflexe, j’appuyai sur les freins. Le freinage fut si brutal que je me retrouvai presque à l’arrêt et si je ne mettais pas rapidement pied à terre, je serais inévitablement déséquilibré. À la première tentative, la chaussure de droite resta dans son emplacement ; au deuxième essai… il n’y eut pas de deuxième essai : je fus incapable d’éviter la chute. Je me relevai immédiatement, si vexé et si en colère que je n’eus pas le moindre regard pour mon épaule gauche ; j’auscultai avec angoisse mon vélo tout neuf : une rayure de cinq centimètres avait entamé la peinture verte au niveau du tube principal et j’en fus extrêmement contrarié. Pendant près de quinze jours, je ne vis plus que cette trace indélébile sur mon cadre, ce petit point de détail qui m’avait fait douloureusement comprendre que l’état de grâce et la gaieté ne duraient jamais bien longtemps, qu’à chaque coin de rue pouvait surgir l’inattendu, pour le pire le plus souvent, et venir nous jeter à terre. Marlène était rentrée de son long séjour et j’eus bien d’autres blessures à panser que la balafre de mon vélo quand elle le découvrit dans la buanderie qui donnait sur le palier de l’appartement. Le séjour de Marlène avait‑il été trop fatigant ? Jugea-t-elle l’achat trop onéreux ? Commençait‑elle à se lasser de ma compagnie, ou plutôt du fait que je ne « faisais aucun effort pour avancer dans la vie » comme elle me le reprocha en levant les yeux au ciel ? Toujours fut‑il que je refusai d’affronter ces questions ; leurs réponses surtout. Je préférai me mettre en quête d’un club cycliste qui me permettrait de mettre mes soucis de côté, au moins le temps des entraînements.

Lors d’un passage chez les cycles Gontran au cours duquel je m’achetai une tenue plus appropriée que mon vieux collant et mon haut de survêtement, je croisai deux cyclistes aux couleurs bleues et blanches du principal club de compétition de la région ; en moins de dix minutes, ils me persuadèrent de rejoindre leurs couleurs. Je contactai sans tarder leur président qui m’indiqua que les signatures pour la saison à venir auraient lieu en fin de semaine et que je n’avais qu’à venir m’inscrire : « la division régionale, c’est pas mal pour découvrir la compétition », m’avait-il alors indiqué. Les entraînements n’avaient pas encore officiellement repris, mais un certain nombre de coureurs roulaient déjà ensemble plusieurs fois par semaine et un mercredi après-midi, je décidai de me joindre à eux. En arrivant sur les lieux du rendez‑vous, je ne me sentis pas à mon aise ; d’ailleurs, personne ne sembla s’intéresser à moi quand je saluai timidement les dix coureurs présents. Le temps de quitter l’agglomération à une allure qui fut d’emblée bien trop rapide et j’explosai à la première accélération.

Suite à cette première expérience désastreuse, je revins deux semaines plus tard après m’être entraîné seul de mon côté : je lâchai prise après quinze kilomètres et j’en fus profondément blessé. Ce n’était pas tant la flagrante différence de niveau qui me fit le plus de mal, c’était cette indifférence, cette certitude de n’avoir aucune existence au milieu du groupe. J’avais même l’intime conviction qu’à aucun moment ils n’avaient remarqué mon absence quand j’avais été par deux fois décramponné. Mais d’un autre côté, pouvais-je vraiment leur en vouloir ? J’arrivais dans une tenue qui n’était pas celle du club et je balbutiais un timide bonjour avant de me placer discrètement à l’arrière, mes « coéquipiers » discutant et plaisantant de leur côté en roulant deux par deux.

En guise de premier entraînement officiel, les dirigeants avaient organisé un petit stage d’une journée : échauffement de cinquante kilomètres le matin ; repas collectif pris dans une salle polyvalente puis sortie plus intense l’après‑midi d’environ soixante‑dix kilomètres ; en fin de journée, les nouvelles tenues seraient alors distribuées à l’ensemble des coureurs. À l’issue de la sortie matinale, je fus plutôt satisfait de ma prestation même si je dus m’accrocher dans les derniers kilomètres. Notre peloton comptait une trentaine d’unités et j’avais réussi à me comporter honorablement, allant même jusqu’à prendre quelques relais ; et, si je devais continuellement me concentrer, n’étant pas habitué à rouler en groupe, je réussis à converser quelques instants avec deux ou trois coureurs. Malheureusement, au moment du repas, je me trouvai de nouveau esseulé : très rapidement, des groupes se formèrent, et trop timoré pour m’imposer dans l’un d’entre eux, j’atterrissais au bout d’une longue table où s’étaient regroupés les cadets, des gamins d’environ seize ans dont les premières conversations, en raison de leur manque de maturité, ne m’intéressèrent guère. Vers le milieu du repas, ils évoquèrent enfin le cyclisme et je me sentis alors complètement dépassé. La plupart de ces jeunes avaient commencé le vélo bien avant l’âge de dix ans et ils avaient déjà une longue expérience de la course ; moi, je n’avais que mes souvenirs d’enfance et les courses cyclistes suivies devant mon écran de télévision. À la fin du repas, j’avais bien compris que je ne faisais pas partie de leur univers et l’entraînement de l’après-midi ne fit que confirmer de façon implacable ce douloureux constat.

Après un départ assez lent, le temps de sortir d’une vaste zone industrielle, le peloton accéléra sous un ciel gris ; puis, à l’occasion d’un léger faux plat montant, l’allure se durcit de nouveau et je fus alors incapable de suivre le rythme, perdant mètre après mètre sur le dernier coureur. Rageusement, je parvins à rejoindre l’arrière du groupe avant de me faire distancer une nouvelle fois. Dans le jargon, je faisais l’élastique ; et bien entendu, il cassa : alors que je fournissais un énième effort pour recoller au peloton, je sentis derrière la cuisse droite comme un déchirement que suivit une brûlure intense ; il m’était devenu impossible de pédaler. Je m’arrêtai sur le bord de la route ; il commençait de pleuvoir. La voiture du club arriva à ma hauteur, un membre de l’équipe technique mit mon vélo sur le toit et sans rien dire, je m’assis à l’arrière du véhicule en m’enfonçant le plus loin possible dans la banquette. Rapidement, nous rattrapâmes le peloton et la voiture se cala à une vitesse proche de quarante kilomètres par heure pendant que le conducteur et son passager échangeaient leurs impressions sur la forme de tel ou tel coureur ainsi que sur la nouvelle recrue qui promettait. Il pleuvait de plus en plus fort et je fixai les essuie-glaces qui chassaient l’eau du pare-brise. Des larmes coulaient le long de mes joues.

De retour à la salle polyvalente, je m’éclipsai sans faire de bruit avant la remise des maillots, en boitant. Le lendemain, je téléphonai au président du club en lui indiquant que je m’arrêtais là ; je lui exprimai à la fois mon désarroi et le sentiment d’avoir été trompé, qu’il était évident que je n’avais pas les capacités pour évoluer au niveau régional. Je n’attendis pas ses explications ; je raccrochai, triste et en colère. Pourquoi avait-il accepté mon inscription ? Pour avoir une licence supplémentaire ? Ou m’étais-je moi-même laissé aveugler par quelque chimère ? Il me fallut presque trois semaines pour me rétablir, aussi bien mentalement que physiquement, sous le regard indifférent de Marlène qui de toute façon était de plus en plus souvent absente, à l’étranger ou à l’autre bout du pays pour telle ou telle conférence où l’on refaisait le monde à grand renfort de phrases joliment tournées, mais où l’on se moquait éperdument d’un pauvre type qui venait de se blesser en pratiquant le cyclisme. « Ce que tu peux être égocentrique », m’avait-elle répondu quand je lui avais tenu ces propos. Ce n’était peut-être pas très adroit de ma part, mais j’avais tellement de peine de m’être ainsi fourvoyé.

Il n’y eut que Monsieur Gontran auprès de qui je trouvai une oreille attentive. « Mais mon garçon, pourquoi diable ne m’en as-tu pas parlé avant ? Je t’aurais tout de suite déconseillé le Vélo Sport, c’est le meilleur club de la région. Il y a même un ou deux coureurs qui participent à des courses d’envergure nationale ! Il est quand même couillon son président de t’avoir fait signer comme ça. Et puis toi aussi quand même, tu as bien dû te rendre compte à la première sortie que tu n’étais pas au niveau ! Bah, c’est un mal pour un bien comme on dit ; une petite contracture, ça n’a jamais tué personne, au contraire ! Reprends des forces le temps de digérer ton échec et de soigner ta blessure et tu verras, tu oublieras vite cet épisode ! Tiens, je connais même un club qui pourrait te convenir, à une quinzaine de kilomètres d’ici, dans le petit village de Mainville. Ils roulent le dimanche matin, parfois le mercredi après-midi ; ils ne font pas de compétition, mais ce ne sont pas pour autant des papys qui musardent en route en s’arrêtant tous les dix kilomètres pour soulager leur vessie ! On appelle ça du cyclosport, à savoir des sorties longues menées à très bon rythme ; ça pourrait correspondre à ce que tu recherches, à tes capacités aussi, vu ce que tu m’as raconté de tes escapades en montagne. D’ailleurs, il y a pas mal de cyclosportives organisées en montagne. L’explosivité, la capacité à gérer les changements de rythme, tu verras ça plus tard, si jamais tu vois ça un jour… »

Il serait exagéré de dire que les cycles Gontran étaient devenus ma deuxième maison, mais l’homme bourru semblait apprécier ma personnalité timide, voire taciturne ; de mon côté, j’étais heureux de retrouver cette simplicité que j’avais perdue au contact de Marlène et de son entourage. Il ne me fallut pas bien longtemps pour suivre les conseils de Monsieur Gontran.