Le col de Frédo

, par  Paul Jeanzé

Le col de Frédo

Durant la première moitié de l’été, je me consacrai entièrement aux chemins cahoteux et aux sentiers, découvrant des lieux plus sauvages les uns que les autres où souvent se dévoilèrent devant mes yeux émerveillés de splendides panoramas. Pourtant, tout en sachant que mon vélo n’était pas franchement la machine idéale pour les longues sorties sur le goudron, plus les jours passaient et plus j’avais envie de me frotter aux géants de la route qui dominaient les vallées voisines. J’étais fasciné par leur renommée et surtout très impressionné par ce qui m’attendait. Pour l’un d’entre eux, les chiffres parlaient d’eux-mêmes : plus de mille mètres de dénivelée en seize kilomètres ; une pente moyenne de sept pour cent avec des passages à plus de dix ; une arrivée au sommet du col à près de deux mille quatre cents mètres d’altitude. Et tout ceci pour une sortie qui totaliserait cent kilomètres ! Une telle distance me faisait presque tourner la tête, moi dont la sortie la plus longue devait se situer entre cinquante et soixante kilomètres.

Quelques jours après le quinze août, enfin je me décidai : peu avant sept heures, je m’attaquai, moi le petit Frédo et mon mountain bike bleu foncé, à un des monstres sacrés du Tour de France. J’étais habillé avec des vêtements courts et le froid me mordait férocement les avant-bras et les jambes. J’avais beau pédaler comme un forcené, rien n’y faisait : empruntant une large route qui descendait en suivant le torrent, j’étais transi sur mon vélo. Je dus attendre plus d’une heure pour enfin me réchauffer grâce aux premiers rayons du soleil qui illuminaient un long faux plat montant. Pour mieux profiter de cette chaleur bienvenue, je fis une pause aux abords d’un cours d’eau asséché et grignotai une barre de céréales. « Le Merdaillon », indiquait le panneau surplombant le petit ru ; en souriant, je me demandai si c’était en raison de sa taille minuscule ou de son nom que ma chère maîtresse ne l’avait jamais évoqué quand elle nous montrait avec sa règle la Durance sur la carte de France.

Quelques kilomètres plus loin, je quittai la grande route pour entrer dans une petite ville qui cohabitait avec une forteresse dominant la vallée. Pendant deux kilomètres, la pente s’éleva progressivement avant de longuement zigzaguer dans des gorges somptueuses et tortueuses à en perdre la tête. Je devais vite revenir à la raison : je connus pour la première fois la traversée d’un très long tunnel, seul dans le noir, avec comme unique point de repère une faible lueur au loin ; et cette peur incontrôlable qui me saisit en entendant, non pas le moteur d’une voiture, mais des grondements assourdissants. Pris de panique, je pédalai à en perdre haleine, fixant au loin le petit trait de lumière qui me semblait être ma seule chance de salut. Le bruit démoniaque se rapproche, je vais disparaître dans la gueule d’un monstre assoiffé de sang ! La fin du tunnel est là, juste devant moi ! Un dernier effort et tu vas peut‑être t’en sortir ! Je suis sauvé ! Oui ! Le tunnel est fini ! Je suis sain et sauf ! Hourra ! … Une camionnette me double en pétaradant joyeusement… Aujourd’hui comme hier, je bascule souvent dans un univers fantasmagorique dès lors que j’entre dans un tunnel. C’est un des rares moments où je prends pleinement conscience de ma fragilité de cycliste même si elle atteint en ces instants le paroxysme de l’irrationnel.

Le tunnel n’est plus qu’un lointain souvenir ; je ne me suis jamais senti aussi vivant. Arrivé à une intersection, je tourne à gauche et attaque les contreforts du col. La pente s’élève fortement et par prudence, j’opte pour un rythme assez lent, afin de ne pas me laisser griser par l’événement. Je me sens bien, mais je n’accélère pas pour autant ; j’essaye de maintenir un pédalage le plus souple possible ; cela semble efficace puisque je double, à leur grande surprise, quelques cyclistes en danseuse sur leur vélo de route. Après trois kilomètres de montée, un village de montagne apparaît devant moi au pied d’une courte descente. Je me laisse glisser en profitant du paysage : à droite des alpages ; à gauche, une falaise qui surgit d’une forêt de mélèzes. En traversant le village, j’aperçois une fontaine. Je m’arrête pour reprendre des forces et remplir mes gourdes ; un vent léger fait son apparition ; j’ignore à cet instant qu’il va se renforcer et s’allier avec une pente sévère et sans fin qui va me coller à la route. Pas un seul lacet pour se relancer ; seulement une longue ligne droite sur une route au revêtement revêche et le vent qui, de façon implacable, me pousse en arrière. La pente s’élève encore et toujours alors que j’aperçois furtivement des enfants sortir en riant d’un magasin de jouets en bois. Je commence à fatiguer, je pédale comme je peux ; parfois, je fais un écart sur le côté ; j’ai l’impression de faire du surplace.

Alors que je m’apprête à mettre pied à terre, j’aperçois enfin un long virage qui rabat la route vers une forêt de mélèzes : j’espère qu’ils vont faire barrage à ce mistral qui s’est aventuré bien loin de ses terres habituelles. Je m’engage dans le virage en retrouvant un peu de courage ; hélas, la pente est encore plus prononcée. Certes, les lacets offrent, lorsque je les prends bien à l’extérieur, une petite accalmie, mais dès que j’en suis sorti, je me retrouve face à la route qui s’élance vers les sommets. Comment vais-je pouvoir continuer à progresser ? Je suis de plus en plus fatigué ; je baisse les yeux et fixe le bitume qui défile lentement sous mes roues ; je ne vois plus que le vert et le brun de la forêt de mélèzes ; je n’arrive plus à regarder en arrière sans faire de dangereux écarts. Soudain, alors que je suis une nouvelle fois proche de descendre de vélo, je crois distinguer comme une clairière au bout d’une ligne droite ; une nouvelle fois, je reprends espoir et dans un voile blanc, il me semble apercevoir le ballet de voitures qui se garent ou repartent. Enfin, j’arrive à leur hauteur. Mon Dieu ! quel spectacle ! Une immense casse rocheuse m’ouvre les bras ; elle semble vouloir avaler la route qui redescend pendant cinq cents mètres avant de s’élancer de plus belle vers les hauteurs au milieu d’un paysage lunaire.

Tout à coup, j’ai l’impression de repousser la fatigue ; venue de nulle part, une exaltation intense m’aide à trouver des forces insoupçonnées. Je file dans la courte descente à toute vitesse, comme si je voulais prendre un élan majestueux qui me projetterait jusqu’en haut du col. Bien entendu, il n’en est rien ; les jambes me brûlent ; j’ai passé depuis longtemps ma dernière vitesse ; je suis constamment en danseuse ; mes yeux se brouillent ; je tangue, un coup à gauche, puis un coup à droite. Vite, les mains tremblantes, je saisis mon bidon pour boire une gorgée d’eau ; je peine à l’avaler et en recrache presque la totalité. Il ne me reste plus que deux lacets avant d’arriver en haut du col ; plus que cinq cents mètres me séparent du Graal ! Suis-je en train de vivre un cauchemar, un rêve ? Mais qu’ai-je à gagner à souffrir autant dans mon corps que dans ma tête ? Plus qu’un virage ; la pente se radoucit légèrement. Je redescends une vitesse et accélère ; je vais de plus en plus vite ; je me mets à sprinter comme un forcené en découvrant le monument marquant le haut du col que je dépasse en esquissant un geste de victoire. Je m’arrête un peu plus loin, épuisé ; je pose mes pieds par terre, mais mes bras tremblants restent accrochés à mon guidon ; ils accueillent alors ma tête dont les tempes battent à tout rompre ; je tarde à retrouver mon souffle. Lorsque je prends conscience de mon environnement, je remarque que quelques personnes me dévisagent ; sans doute sont-elles interloquées par le curieux spectacle d’un type complètement exténué, affalé sur une drôle de machine. Je me relève aussi dignement que possible, descends de mon vélo avec d’infinies précautions et pars me reposer un peu à l’écart.

Avant d’entamer la descente, j’achète une boisson gazeuse bien sucrée à la petite boutique de souvenirs ; j’enfile un maillot à manches longues. Il ne me reste plus que vingt-cinq kilomètres à parcourir. Je descends prudemment, encore complètement ahuri par la performance que je viens de réaliser ; de nombreux cyclistes me doublent à une vitesse folle. Peu avant la fin de la descente, je quitte la route du col pour retrouver un itinéraire moins fréquenté ; j’ai besoin d’un peu de solitude pour apprécier à sa juste valeur la première ascension d’un col alpestre que je baptiserai un peu plus tard le « col de Frédo », car pour l’avoir ensuite escaladé à de nombreuses reprises, j’ai toujours eu la sensation qu’il y avait, entre lui et moi, quelque chose de particulier que je ne ressentirais nulle part ailleurs.

Au cours de cette fin d’été, j’allais successivement escalader trois autres grands cols de la région en prenant énormément de plaisir à rouler sur la route. Pourtant, au cours d’une de mes dernières sorties sous un ciel maussade, je manquais d’être renversé par une voiture à une intersection. L’été s’achevait et…

Ah, j’allais oublier ! Au milieu de toutes mes randonnées cyclistes qui m’occupèrent pendant ces deux mois, à aucun moment je ne consacrai du temps à mon orientation future. Le couteau sous la gorge, je choisis un BTS [1] comptabilité en alternance, orienté vers la gestion des PME [2] et par une heureuse coïncidence, en discutant un jour avec le père de Manu lors d’une de mes visites à leur chalet, ce dernier m’indiqua que son fils l’abandonnait pour une faculté de lettres ; le père de Manu acceptait de me prendre sous son aile.

[1Brevet de Technicien Supérieur

[2Petites et Moyennes Entreprises