Les années collège

, par  Paul Jeanzé

Les années collège

En découvrant le collège, j’abordai une période compliquée. Jusqu’à présent, je n’avais connu que l’école de mon village, composée d’une seule classe où excellait une maîtresse apprenant à lire aux plus petits en même temps qu’elle tentait de faire aimer Le dormeur du val aux plus grands. C’est certainement au cours de ces années que j’appris les plus belles choses. Il y avait dans un coin de la classe une imposante carte de France à l’aide de laquelle cette enseignante nous faisait suivre le cours de la Loire, de sa source jusqu’à ce qu’elle vienne se jeter dans l’océan Atlantique. Un autre jour, nous filions vers la brèche de Roland pour vivre la dramatique épopée de la bataille de Roncevaux ; combien de fois aurais-je voulu que Charlemagne arrivât plus tôt pour sauver son neveu des griffes des sarrasins ! Je me souviens avoir également découvert les temps du passé, qu’il soit simple ou composé ; peut-être même que l’imparfait du subjonctif fût au goût du jour. Au dos des cahiers de brouillon, il y avait les fameuses tables de multiplication, notamment celles de sept, huit et neuf qui résistèrent un long moment avant de céder face à mon entêtement ; et ces instants presque magiques lorsque je découvris la facilité avec laquelle je pouvais trouver le résultat de onze multiplié par n’importe quel nombre à deux chiffres. Et puis, loin du français, des mathématiques, de la géographie et de l’histoire de France, il y avait ce moment merveilleux lié à la longue pause méridienne. La cantine, si on pouvait l’appeler ainsi, était située dans une drôle de maisonnette légèrement surélevée par laquelle on accédait via trois marches en pierre. Nous étions guère plus de quatre ou cinq à prendre place autour de la table recouverte d’une toile cirée à grands carreaux rouges et blancs. La cantinière, madame Perrine, qui était également la femme du maire, nous concoctait des petits plats et des desserts si délicieux qu’il n’était pas rare que les camarades rentrés chez eux le midi fissent un détour par la cantine avant de s’en retourner jouer avant la reprise de la classe. Les jours où il faisait très beau, plutôt que de nous contenter de la petite cour, nous étions autorisés à rejoindre un immense terrain de jeu, l’école donnant directement sur les champs où l’on côtoyait les vaches se tassant à l’abri des arbres et des hautes haies à la recherche de l’ombre.

Le jour de ma rentrée en sixième, je me retrouvai exilé à presque dix kilomètres de chez moi, dans une petite ville aux abords grisâtres. Peut-être le centre était-il plus agréable, mais le collège étant situé en périphérie, je ne fus pendant quatre années que ce passager d’un car qui longeait une morne zone artisanale avant de tourner à droite après l’hypermarché. De plus, j’étais demi-pensionnaire et entre midi et la reprise des cours, je n’avais pas l’autorisation de quitter l’enceinte de l’établissement ; je devais me satisfaire d’une cour coincée entre quatre murs, cour qui de surcroît était la propriété exclusive des joueurs de football. Suite à un « contact viril » avec Jérôme qui m’envoya goûter brutalement le ciment de la cour, je me réfugiai sous le préau et rejoignis le « coin des froussards » pour jouer au tarot ; que j’ai pu trouver cette appellation blessante et que je regrettais Madame Perrine et ses tartes aux pommes, ainsi que ma chère maîtresse quand elle chantait avec nous, les larmes aux yeux, Le petit âne gris en nous montrant avec sa règle la Durance ruisselant vers le bas de la carte de France. Je partais tôt le matin, rentrais tard le soir, ne pouvant plus profiter de ma campagne que le temps d’une courte fin de semaine en tentant d’oublier Jérôme qui s’était tourné de façon irréversible vers le Dieu football. Je continuais mes tours de vélo en solitaire, mais je n’y prenais plus aucun plaisir ; mes escapades ressemblaient maintenant à des fuites : fuir la semaine et le collège, fuir la petite ville et sa bonhomie grisâtre.

Pire encore, j’allais perdre totalement confiance en moi et en mes capacités à faire du sport en découvrant les cours d’ « éducation physique et sportive ». De la sixième à la troisième, ces deux heures hebdomadaires dont raffolaient la plupart des garçons de ma classe me plongèrent dans une profonde angoisse. C’était bien simple : je me révélai incapable de faire bonne figure face aux multiples activités qui m’étaient proposées. Je devins même la risée de mes camarades et plus d’une fois je retrouvai mes affaires en vrac dans le vestiaire des filles : « Au coin des froussards » s’ajouta un e, et la honte à la souffrance de me sentir si ridicule ; j’étais profondément démuni. L’athlétisme fut un véritable calvaire : des courses dites d’endurance, je devais m’arrêter avant la fin avec de terribles points de côté ; des courses de vitesse, je finissais toujours avec le dernier temps ; au saut en hauteur, passer un mètre relevait de l’exploit tandis que le poids était bien trop lourd à lancer ; quand il était question de sport collectif, et c’était la plupart du temps du handball, j’arrivais à faire illusion en gardant les buts de mon équipe… tant que la balle restait éloignée de ma cage ; j’étais au comble du supplice lors des séances de gymnastique au cours desquelles je restais prostré dans un coin à attendre la fin : comment pouvais-je espérer sauter par-dessus le cheval d’arçon sans me rompre le cou ? Quant aux barres parallèles, que pouvais-je faire une fois prisonnier entre ces deux énormes poutres en bois ?

Le collège fut une traversée du désert d’autant plus difficile à surmonter que je restai totalement indifférent aux autres matières qui m’étaient enseignées. Qu’elle était loin ma carte de France avec ses petits rus et ses grands fleuves ! je m’étais endormi avec les volcans d’Auvergne qu’elle accueillait en son centre et il s’en fallut de peu pour que je m’éteignisse complètement. Aujourd’hui, à part le petit morceau de guitare entendu à la fin d’un cours de musique, je n’ai presque aucun souvenir de ce que les professeurs avaient tenté de m’inculquer ; j’étais resté dans ma campagne, sur mon petit vélo à faire des allers et retours entre la maison de Jérôme, la cantine de Madame Perrine et la classe de ma chère maîtresse.