Par une belle journée du mois d’août

, par  Paul Jeanzé

Par une belle journée du mois d’août

La semaine qui précéda la course de Bergères-les-Moutons, je me coupai du monde ; ou plus précisément, je me coupai du monde des hommes. Je fis une seule sortie sur route d’une quarantaine de kilomètres au cours de laquelle je grimpai avec une aisance incroyable trois belles bosses de la vallée de la Gire. Les autres jours, je repeignis les volets du salon et rangeai un garage qui s’était sérieusement encombré depuis mon emménagement ; et, en fin d’après-midi, je me contentai d’alterner une petite sortie en vélo‑tout‑terrain avec un peu de marche dans le bout de forêt et les cultures qui s’étendaient derrière chez moi. L’été était bien installé ; les champs de blé et de colza se reposaient d’une récolte précoce et seul le maïs attendait maintenant patiemment son heure. Lors de mon séjour chez le cousin de Manu, je m’étais parfois fait la réflexion, devant la beauté des monts et des vallons, qu’ils avaient beaucoup de chance d’habiter au milieu d’un tel décor. Là, en prenant le temps d’observer les champs qui se perdaient dans l’horizon, en devinant dans le lointain le clocher d’une église de village, je devais bien reconnaître que j’étais profondément attaché à ma plaine ; certes, cette dernière ne vous faisait pas de cadeaux quand le vent soufflait par rafales, mais en prenant le temps d’aller à sa rencontre, on découvrait qu’elle avait de très beaux présents à vous offrir : un moulin au détour d’une rivière ; une vaste longère aux fenêtres colorées par des jardinières débordant de géraniums ; les andins de paille qui se reposaient au sol avant d’être transformés en de grosses balles rondes et dorées.

La veille du quinze août, je vérifiai fiévreusement mon vélo avant de mettre tout mon matériel dans la voiture : je souhaitais être prêt à partir le plus tôt possible le lendemain matin. Même si ma course n’était programmée qu’à quatorze heures, je voulais prendre le temps de m’imprégner du parcours et de l’ambiance. Pour le repas du midi, je me concoctai un copieux taboulé ; j’avais repéré sur la carte qu’un étang bordait le village, certainement un lieu parfait pour pique-niquer. Le soir, j’eus un peu de mal à trouver le sommeil ; j’étais si fébrile que je me relevai pour vérifier une dixième fois le contenu de mon sac. Enfin, peu après vingt-trois heures, je tombai dans un profond sommeil et je ne fus réveillé qu’à sept heures par l’alarme de mon réveil, heureux de me retrouver comme par enchantement le lendemain matin. J’ouvris les volets ; le soleil se levait au milieu d’inoffensifs nuages blancs : une belle journée s’annonçait.

Je parvins en vue de Bergères‑les‑Moutons peu après neuf heures trente par une belle descente. Malgré l’heure matinale, de nombreuses voitures étaient déjà garées dans les champs mis à la disposition des visiteurs autour de l’étang ; et, en sortant de mon véhicule, si les bruits de la fête parvenaient distinctement à mes oreilles, une rangée de maisons m’empêchaient de voir autre chose que le toit de l’église dont les cloches annonçaient la messe du quinze août. De l’autre côté de l’étang, j’aperçus des bénévoles balayer la route dans la perspective de la première course, programmée à onze heures. Cela me laissait environ une heure pour étudier le parcours dans ses moindres détails et en toute tranquillité ; j’étais impatient de m’assurer qu’il était bien fidèle à la succincte description de Francis : « assez accidenté avec une très belle côte ». Je partis à la rencontre des bénévoles : ces derniers m’indiquèrent que le départ était situé en amont à trois cents mètres environ, devant l’église et la place du village. Ils ajoutèrent également que la longue montée que j’avais devant les yeux était la principale difficulté du parcours ; « mais attention tout de même à la descente qui vous ramènera vers le village, il y a un rond-point difficile à négocier ; cela serait dommage de vous retrouver dans le lavoir situé en contrebas ! » Je les remerciai et m’engageai sur la route.
La descente que j’avais empruntée en voiture faisait donc bien partie du parcours, à la différence notable que nous allions l’escalader à dix reprises ; dix fois, comme le « Mur de Fafaillet ». Alors certes, la pente était bien plus modeste, mais en arrivant au sommet, mon compteur m’indiqua que j’avais déjà parcouru plus d’un kilomètre. Je tournai alors à cent quatre-vingts degrés sur une route communale qui me rappela étrangement le « chemin aux betteraves » de mon enfance : par endroits, il y avait de l’herbe au milieu d’une chaussée dont le revêtement était extrêmement médiocre. Pendant un kilomètre, je zigzaguai entre de hautes haies avant de longer un corps de ferme à partir duquel l’horizon se dégagea. Là, j’aperçus un croisement et un bénévole me fit signe de tourner à gauche sur une route plus large qui jouait aux montagnes russes sur deux kilomètres. Décidément, il allait être difficile de trouver le bon rythme sur un tel parcours. Francis avait vu juste en le décrivant comme « assez accidenté » ; il aurait même pu préciser « très accidenté », rectifiai-je en prenant de la vitesse dans la descente qui me ramenait vers le village. Me rappelant les avertissements des bénévoles, je ralentis prudemment au moment d’aborder une longue courbe ; je ne vis le rond-point qu’au dernier moment et je dus écraser les freins pour éviter de me retrouver dans le décor. Sur ma gauche, j’eus à peine le temps d’apercevoir le lavoir où je crus distinguer une silhouette agiter la main ; j’abordai déjà un virage qui tournait à angle droit sur la gauche, permettant ainsi d’entrer dans Bergères et de rallier l’arrivée. Les protections entourant le virage étaient impressionnantes : de nombreuses bottes de foin avaient été placées devant les barrières dans le but certainement de protéger les coureurs qui vireraient trop large. Extrêmement songeur à la vue de ce final d’autant plus spectaculaire que la route remontait pour rejoindre la ligne d’arrivée, je découvris une place de l’église déjà bien garnie ; les manèges tournaient au milieu des flonflons et sur une estrade, l’organisation du rendez-vous cycliste donnait déjà de la voix par le biais d’un micro branché à de grosses enceintes ; je n’étais pas certain que les fidèles pussent prier paisiblement sur les bancs de l’église ! Derrière les barrières, des spectateurs se rassemblaient déjà alors qu’il était à peine dix heures ; je n’avais jamais vu une telle ambiance pour des courses de ce niveau.

Alors que je m’arrêtais près de la ligne d’arrivée, j’entendis quelqu’un derrière moi crier : « Frédo, Frédo ! » Je reconnus immédiatement la voix de Francis, et sans doute était-ce sa silhouette que j’avais entr’aperçue dans le dernier virage. « Je suis content de te voir Frédo ! Comme tu n’avais plus donné de tes nouvelles depuis un moment, je me demandais même si tu allais réapparaître aujourd’hui ! On sera donc quatre de Gironville : Nicolas, Julien, toi et moi. Nicolas, à courir partout avec les jeunes du club, est assez fatigué comme à son habitude ; Julien tient une sacrée forme : depuis que le lycée est terminé, il passe son temps sur le vélo ; quant à moi, je ne me sens pas trop mal indiqua-t-il avec un large sourire. Et toi ? » Sans trop rentrer dans le détail, je lui confiai que je m’étais entraîné sérieusement. Francis était venu en famille et son camping-car était garé derrière le lavoir ; il me proposa de venir manger avec eux. Je refusai un peu embarrassé en lui expliquant que je préférais rester dans ma bulle avant la course. Francis me dévisagea en fronçant les sourcils ; puis, retrouvant rapidement le sourire il ajouta : « Oh toi, tu nous prépares quelque chose ! Allez, à tout à l’heure sur la ligne de départ et n’arrive pas trop tard, nous sommes pas loin de cent-vingt inscrits ! » J’accueillis la nouvelle non sans une certaine appréhension. Cent-vingt cyclistes à prendre l’épingle à cheveux en haut de la bosse ; cent-vingt coureurs à plus de quarante à l’heure sur le « chemin aux betteraves » ; cent-vingt vélos dans la descente avant d’aborder le rond-point ; cent-vingt bonshommes dans le virage aux bottes de foin…

Très inquiet, j’effectuai une nouvelle fois le parcours avec cette information qui ne cessait de me trotter dans la tête : cent‑vingt coureurs sur un tel parcours… une telle situation n’était pas du tout à mon avantage, bien au contraire. Dans la bosse, j’arriverais certainement à rester dans les premières positions, mais j’allais ensuite me faire bousculer sur la petite route et plus encore dans la descente avec ce rond-point puis le virage à l’équerre ; je ne voyais pas comment je ne reculerais pas en fin de peloton. Certes, j’avais réalisé pas mal de progrès cette année, mais je n’étais définitivement pas de ceux qui pourraient gagner une course en démarrant dans une descente ; à chaque tour, j’allais devoir dépenser énormément d’énergie pour, dans le tour suivant, espérer retrouver les avant‑postes. Je terminai ce deuxième tour de reconnaissance avec toutes ces interrogations en suspens. En passant devant le lavoir, je vis Francis et toute sa famille qui s’affairaient autour du barbecue ; dans le village, les cloches sonnaient la fin de la messe.

En arrivant à proximité du départ où commençaient à s’installer les concurrents de la première course, je vis les fidèles descendre des marches de l’église ; sur le perron, le prêtre arborait un large sourire et serrait les mains. Je m’arrêtai, descendis de vélo et m’approchai de la petite place en pavé. Soudain, il me revint en mémoire une cérémonie à laquelle j’avais assisté à plusieurs reprises devant l’église de Fontperdu ; je me demandai si cela n’était pas à la même période de l’année : devant le perron de l’église, la plupart des guides des environs étaient rassemblés autour de leur équipement que le prêtre bénissait afin qu’il veillât sur eux lors de leurs courses en montagne. Enfant, j’avais toujours trouvé cette cérémonie curieuse ; en grandissant, je l’avais jugée ridicule. En regardant mon vélo que je tenais fermement par le cintre, je crus comprendre quel sens pouvait revêtir un tel cérémonial. Sans vraiment m’en apercevoir, je m’étais approché des marches où les derniers fidèles finissaient de descendre, et sans doute quelque peu étonné de voir un coureur avec le regard dans le vague au pied de son église, le prêtre vint à ma rencontre et m’adressa la parole : « Mon fils, il fut un temps où je parcourais ma paroisse à vélo, en contemplant le paysage et en méditant sur ma relation avec Dieu. Je dois vous avouer qu’aujourd’hui encore, je ne manque aucune course cycliste à la télévision. Alors tous les quinze août à Bergères‑les‑Moutons, vous pensez bien que je suis le plus heureux des hommes de voir tout ce monde réuni ! Dans la mesure où vous n’êtes pas encore en tenue, je suppose que vous vous alignez sur la course de cet après‑midi ? Je viendrai vous encourager, ainsi que l’ensemble des autres concurrents bien entendu, ajouta-t-il avec un sourire. » Alors qu’il me serrait chaleureusement la main, je lui demandai s’il pouvait bénir ma machine afin qu’elle ne connût aucun souci mécanique durant la course, ce qu’il m’accorda avec grand plaisir. Il ajouta alors : « Les voies du Seigneur sont certes impénétrables mon fils, mais sachez qu’elles sont souvent miséricordieuses et qu’elles savent récompenser l’homme de bonne volonté. » Un peu mal à l’aise avec ce qui commençait vaguement à s’apparenter à un sermon, je m’éclipsai et retournai à ma voiture ; j’avais encore deux heures à attendre. Je m’installai près de l’eau, mangeai mon taboulé ainsi qu’un grand sandwich acheté à la buvette de la fête du village avant de patienter en regardant les quelques pêcheurs éparpillés autour de l’étang. À treize heures, soit une heure avant le début de la course, je retirai mon dossard avant de partir m’échauffer autour du circuit. Il y avait du monde sur tout le parcours, notamment dans la première côte puis au niveau du fameux rond‑point. En regagnant la ligne d’arrivée, je vis que de nombreux spectateurs s’étaient massés le long des barrières ; j’avais l’impression d’être au milieu d’une course professionnelle, d’autant plus qu’un animateur commentait la mise en place de notre course en détaillant le nombre d’inscrits, les clubs les plus représentés ainsi que les hommes en forme du moment.

Je fus secoué d’un long frisson au moment où Francis et son fils Julien vinrent s’installer à côté de moi sur la ligne de départ : « sacrée ambiance, hein, Frédo ! Et tu vas voir, à chaque passage, l’animateur se déchaîne pour le plus grand bonheur des spectateurs. Même nous sur le vélo, on y croit à fond ; on a l’impression de faire le Championnat du Monde ! » Avec tous ces coureurs à prendre le départ, j’eus à peine le temps d’entrevoir Julien assez loin derrière moi.

Plus que cinq minutes avant la délivrance ; comme j’en avais maintenant pris l’habitude, je mangeai religieusement une pâte de fruits avant de boire deux gorgées de boisson énergétique. Deux minutes avant quatorze heures, j’enclenchai ma chaussure gauche dans sa cale et une minute avant l’heure fatidique, je mis en route mon compteur. Sous les gants, je sentis que j’avais les mains moites et que ce n’était pas en raison de la chaleur de ce début d’après-midi. J’avais tout simplement la trouille, il n’y avait pas d’autre mot pour décrire ce que je ressentais. Je n’eus pas le temps de m’épancher sur cette sensation que le départ était donné sous les vivats de la foule.