Photo de famille

, par  Paul Jeanzé

Photo de famille

Quatre années après ma dernière course cycliste, je prenais une nouvelle licence à l’Entente sportive de Gironville. Le jour de l’Assemblée générale du club, vers la fin du mois d’octobre, je retrouvai avec un peu d’émotion des visages familiers dans la salle des fêtes de la mairie. Il y avait notamment les Pasquier dont presque tous les membres faisaient du vélo. À chaque course, toute la famille arrivait sur les lieux dans un grand camping-car conduit par Marcel, le grand‑père, qui participait aux courses réservées aux vétérans pendant que sa petite-fille Zoé évoluait chez les minimes. Les parents de Zoé, Francis et Aline Pasquier, formaient une redoutable équipe qui gagnait la plupart des courses de vélo tout-terrain dans la catégorie tandem mixte, tandis que leur fils Julien commençait à se faire un prénom chez les cadets. C’était toujours un spectacle étonnant que de voir le camping-car garé sur le bas-côté de la route, peu avant la ligne d’arrivée, et d’entendre Gisèle, l’épouse de Marcel, cachée derrière une épaisse fumée et la bonne odeur des grillades, crier à la cantonade que le déjeuner était prêt. Je revis avec plaisir l’attachant Arthur, âgé de soixante ans environ, gagnant encore régulièrement des courses dans sa catégorie, et qui semblait considérer l’ensemble des coureurs un peu comme les enfants qu’il n’avait pu avoir. Il était toujours attentif à chacun d’entre nous, prodiguant conseils et autres mots de réconforts ; et plus rarement, une remontrance si cela s’avérait nécessaire. Chaque année, lors des rendez-vous importants du club, comme le critérium de Gironville ou le repas de fin d’année, son épouse Louise l’accompagnait et se muait alors en une bénévole discrète et efficace. Il y avait également le jovial Robert qui ne faisait plus de vélo depuis bien longtemps, mais qui ne manquait jamais un entraînement : c’était lui qui conduisait la voiture du club et jouait avec brio, sa casquette vissée sur la tête et la cigarette au bec, le rôle de mécanicien, le temps de changer une roue ou de procéder à un réglage quelconque. Je retrouvai Nicolas, l’entraîneur des plus jeunes, tellement passionné pour transmettre son amour du vélo aux enfants qu’il ne lui restait que bien peu d’énergie pour s’entraîner pour ses propres échéances, si bien qu’après dix années de compétition, il en était toujours à courir après son premier succès. Je remarquai une nouvelle recrue, une jeune femme, la seule du club parmi les adultes. Elle s’appelait Aurélie et je devais l’avouer, en plus d’un joli visage, elle disposait d’impressionnantes cuisses qui maintenaient fermement de très jolies fesses ; et, du peu que je pus entendre au cours de cet après-midi, un sacré tempérament, ce qui était nécessaire dans un univers où, faute d’être assez nombreuses, les femmes participaient aux mêmes courses que les hommes.

Quant à moi, je n’étais plus un simple coureur puisque le nom des cycles Gontran était dorénavant inscrit en lettres blanches sur fond bleu dans le dos du maillot de l’Entente sportive de Gironville. En échange, les membres du club bénéficiaient d’une remise systématique de quinze pour cent sur l’ensemble du magasin, excepté les vélos neufs sur lesquels je ne faisais que très peu de marge. D’ailleurs, je réalisais le plus gros de mon bénéfice sur l’entretien des machines et la vente d’accessoires et de textiles, le vélo en lui‑même ne constituant finalement qu’un produit d’appel pour fidéliser le client. Si je n’avais encore que bien peu la science de la course, je commençais à avoir un certain sens des affaires.

En quittant la joyeuse atmosphère qui régnait dans la salle polyvalente, je n’avais qu’une hâte, celle de retrouver tout ce petit monde au début du mois de janvier pour l’entraînement hivernal. En attendant, je comptais me préparer en amont pour ne pas avoir à subir les premières sorties comme cela avait été le cas lors de ma saison avortée.