Sur le chemin du retour

, par  Paul Jeanzé

Sur le chemin du retour

J’appréhendais la dernière partie de ma randonnée, car pour couper au plus court, je choisis d’emprunter la route nationale avec ses longs faux plats montants et ses interminables lignes droites. Heureusement, il n’y avait pas de vent et la chaleur de l’été commençait à se dissiper avec la fin de l’après-midi ; la route ne connaissait pas non plus sa circulation habituelle et je laissai, la fatigue aidant, mes pensées m’envahir. Les images de ma sortie se mélangèrent avec ma rencontre inopinée avec Manu et une facette de sa personnalité dont j’ignorais jusqu’ici l’existence.

Nous devions avoir à peine plus de dix ans lors de notre première rencontre et il m’avait paru évident qu’il deviendrait plus tard un grand gaillard magnant avec aisance la hache et le marteau, crachant dans ses mains avant de prendre fermement l’outil en poussant un juron sonore pour se donner du courage. D’ailleurs, son entrée dans un lycée professionnel et son avenir tout tracé au sein de l’entreprise de son père me confirmèrent en grande partie mes premières impressions. De mon côté, mon physique que je jugeais souffreteux et mon déménagement au grand air, mes désillusions au collège ainsi que mes incessants états d’âme me firent volontiers penser au parcours chaotique et douloureux d’un artiste. Alors que nous venions d’atteindre l’un comme l’autre la majorité, si nous avions eu envie, à cet instant même, de partir à la chasse à la boudrague, sans doute aurais-je piloté le vélo, avec Manu sur mon porte-bagages ; et, une fois arrivé près du torrent, ce dernier aurait certainement sorti un petit carnet de sa poche pour noter l’esquisse d’une description qu’il peaufinerait plus tard dans la soirée et la solitude de son chalet. Je pensais de nouveau au fait que je devais décider de mon orientation pour l’année prochaine ; cela commençait à franchement m’inquiéter. C’était étrange ; alors que j’étais aux portes d’un choix qui allait certainement avoir d’importantes répercussions sur mon avenir, je n’y avais consacré que bien peu de temps. Comme la plupart des garçons, j’avais bien dit à mes camarades de l’école primaire, histoire de changer un peu de pompier ou policier, que je voudrais être pilote d’hélicoptère quand je serai grand ; mais à l’adolescence, devant mes mornes bulletins scolaires et devant le peu d’intérêt que je portais aux métiers exercés par mes proches, j’avais préféré faire l’autruche. Ce qui était étonnant également, c’était que jamais je ne m’étais imaginé devenir coureur cycliste professionnel ou exercer un métier dans le monde du vélo malgré son importance dans mon existence. Pour quelles raisons n’osais-je pas me lancer dans cette aventure ? Que s’était-il passé pour que je m’interdisse si tôt de rêver ? Une fois le baccalauréat en poche, je m’étais pourtant retrouvé du jour au lendemain sur une bicyclette à pédaler pendant des heures durant. S’agissait-il d’une nouvelle tentative d’évasion, une évasion certainement salutaire quand on avait vécu comme moi dans des établissements scolaires comme dans une prison à ciel ouvert ? Ou bien prenais-je de nouveau le temps de rêver et de…

Un furieux coup de klaxon me fit sursauter ; je venais de m’engager dans un rond‑point sans vraiment regarder autour de moi. Heureusement, l’automobiliste qui arrivait sur ma gauche fut plus vigilant. J’entrais dans les faubourgs de la ville ; il était préférable que je me concentre sur l’ultime kilomètre qui me séparait de la maison si je ne voulais pas que mes divagations sur la complexité de la destinée s’arrêtent brutalement.