Une photo jaunie

, par  Paul Jeanzé

Une photo jaunie

Malgré mon retour dans les plaines, j’étais resté proche de Manu qui lui n’avait toujours pas quitté le petit hameau au-dessus de Fontperdu. Quand je lui demandais de ces nouvelles, il s’arrangeait toujours pour rester très elliptique. Je savais qu’il avait fini par travailler avec son père à la fin de ses études de littérature sans pour autant abandonner l’écriture. D’ailleurs, il m’envoyait régulièrement un texte de sa composition et je sentais bien qu’il était important pour lui que j’en prisse soin ; et, par amitié, je ne manquais jamais de le faire. Quelques jours auparavant, au cours de ma sortie du dimanche matin, j’avais été charmé par le soleil matinal qui, dans les champs, illuminait le colza arrivé à maturation : j’avais pris une photo avant de l’envoyer à Manu. Une dizaine de jours plus tard, je reçus dans la boîte aux lettres un texte de sa part intitulé « Une photo jaunie » :

Retrouver dans le fond d’un tiroir une vieille photo jaunie nous renvoie souvent vers d’anciens souvenirs empreints de nostalgie. Nous nous arrêtons quelques instants sur le bord du chemin de notre mémoire et regardons passer en trombe les années, avec leur lot d’amis disparus, d’enfants qui ont grandi, de parents qui sont partis, et puis aussi de ses petites choses que nous aurons laissées amoureusement reposer bien tranquillement au fond d’un garage, le temps de retrouver l’envie de reprendre la route. Nous aurons pris le temps de repenser aux petits mots d’encouragement récoltés çà et là pendant les descentes sinueuses, les montées interminables et surtout les lignes droites plates et monotones qui ressemblent parfois aux moments difficiles de notre existence. Et puis, après de longues années de silence, la couleur revient le long des chemins et la blé d’or qui s’élève au-dessus de Gironville efface les mauvais souvenirs, la nostalgie cédant enfin devant les assauts de ce printemps pourtant bien tardif. Il conviendra maintenant d’être patient avant de retrouver les sensations perdues et le chemin des entraînements ; cela nous laissera un peu de temps pour ranger nos tiroirs et peut-être découvrir d’autres photos jaunies que ne demandent qu’à reprendre des couleurs. Tiens, en voilà une justement : « Que le temps est agité en ce moment ! Pluie et vent. Vraiment beaucoup de vent. Si je parviens pour l’instant à m’abriter dans quelque recoin de la vallée, il me faudra bientôt me frotter aux rafales qui me regardent de travers, prêtes à m’envoyer dans le fossé. Dans ces moments, il m’arrive de penser que mon vélo s’est transformé en une vulgaire tête de mule qui n’a qu’un rêve, celui d’aller brouter l’herbe sur le bas-côté ! »

Même si j’étais loin d’être amateur de littérature, j’aimais beaucoup lire la prose de Manu ; j’appréciais sa façon mélancolique de dépeindre un paysage ou une scène de la vie quotidienne. Cette fois‑ci, le fait qu’il parle en grande partie de moi ajouta une dimension supplémentaire à son texte. L’impression de nostalgie qui s’en dégageait était d’autant plus saisissante que j’avais ressenti des impressions similaires à la suite de ma rupture avec Marlène. J’étais étonné ; lui qui vivait comme un ermite, c’était ainsi qu’il aimait à se définir, cela ne l’empêchait pas d’exprimer des sentiments et des situations qu’il semblait ne jamais avoir connues ; ou alors peut-être était-ce sa façon à lui de me permettre de partager son intimité. Je lui écrivis en retour que j’avais reçu son très beau texte comme un précieux cadeau et il en fut très heureux.

Plus étonnante encore était la coïncidence de cette photo jaunie avec mes propres aspirations, car maintenant que ma vie était bien en place, j’envisageais de plus en plus sérieusement de retrouver les entraînements du club de Gironville. Je venais d’avoir trente‑cinq ans, j’étais en excellente condition physique et le moral était au beau fixe.