Le chemin particulier

dimanche 26 décembre 2021
par  Paul Jeanzé
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Rabbi Baer de Radoshitz suppliait une fois son Maître, le « Voyant » de Lublin : « Indiquez-moi un chemin universel du service de Dieu ! » Le Tsaddik répondit : « Il n’est pas possible de dire à l’homme quel chemin il doit suivre. Car voici un chemin du service de Dieu, et c’est l’étude de la loi ; et voici un chemin du service de Dieu, et c’est la prière ; et voilà une voie pour servir Dieu, qui est de jeûner ; et voilà une autre voie, qui est de manger. Il incombe à chacun de bien savoir vers quelle voie le pousse son cœur, et d’embrasser alors celle-ci en y mettant toutes ses forces. »

Ceci nous renseigne d’abord sur la façon dont nous devons appréhender ce qui, avant nous, a été accompli de service véritable. Nous devons le vénérer, nous devons en tirer leçon, mais nous ne devons pas l’imiter. Ce qui a été fait de grand et de saint a pour nous valeur d’exemple parce que cela nous montre concrètement ce que sont la splendeur et et la sainteté, mais ce n’est pas un modèle que nous aurions à copier. Quelque infime que soit, mesuré à l’aune des œuvres des Patriarches, ce que nous sommes à même de réaliser, sa valeur réside en ce que nous le réalisons en vertu de notre propre manière et de notre propre force.

La question fut posée au Maggid de Zlotshov par l’un des Hassidim : « Il est dit : "Chacun en Israël est tenu de se demander : quand mon œuvre égalera-t-elle celle de mes Pères Abraham, Isaac et Jacob ?" Comment faut-il l’entendre ? Et comment nous serait-il permis de prétendre égaler les Patriarches ? » Le Maggid expliqua : « Tels nos Pères qui ont établi un service nouveau, chacun un nouveau, selon sa vertu propre : l’un celui de la grâce, l’autre celui de la puissance, le troisième celui de la magnificence, ainsi devons-nous, chacun selon sa manière propre, établir, à la lumière de la Loi et du service, un service nouveau et faire non pas ce qui a été fait, mais ce qui est à faire. »

Avec chaque homme vient au monde quelque chose de nouveau qui n’a pas encore existé, quelque chose d’initial et unique. « Il est du devoir de chacun en Israël de connaître et de prendre en considération qu’il est, au monde, unique dans son genre, et qu’aucun homme pareil à lui n’a jamais existé dans le monde, car, si un homme pareil à lui avait déjà existé dans le monde, il n’aurait pas lieu d’être au monde. Chaque individu est une chose nouvelle dans le monde, et il est appelé à accomplir sa vertu propre dans ce monde. Que ceci fasse défaut, voilà en vérité ce qui retarde la venue du Messie. » C’est avant tout cette qualité unique et exceptionnelle que chacun est commis à développer et à mettre en œuvre, mais non de faire encore une fois ce qu’un autre - et fût-il le plus grand - a déjà réalisé. Alors qu’il était déjà vieux et aveugle, le sage Rabbi Bounam disait un jour : « Je ne voudrais pas échanger ma place contre celle d’Abraham. Car quel serait l’avantage pour Dieu sir le Patriarche Abraham devenait comme l’aveugle Bounam, et si l’aveugle Bounam devenait comme Abraham ? » Et la même pensée a été exprimée avec une insistance plus grande encore par Rabbi Zousya qui disait peu avant sa mort : « Dans le monde qui vient, la question qu’on va me poser, ce n’est pas : « Pourquoi n’as-tu pas été Moïse ? », non. La question qu’on va me poser , c’est "Pourquoi n’as-tu pas été Zousya ?" ».

Nous nous trouvons là en présence d’un enseignement qui repose sur le fait que les hommes sont inégaux par nature et qui par suite ne cherche pas à les rendre égaux. Tous les hommes ont accès à Dieu, mais chacun a un accès différent. C’est précisément la diversité des hommes, la diversité de leurs qualités et de leurs tendances qui constitue le grand atout du genre humain. L’Universalité de Dieu réside dans l’infinité des voies qui conduisent à lui et dont chacune est réservée à un homme. Quelques disciples d’un Tsaddik décédé venus à Lublin dans l’intention de s’attacher au "Voyant" s’étonnèrent de constater que, sur certains points, celui-ci différait de la manière qu’ils connaissaient à leur maître. « Et quel Dieu serait-il donc, leur lança-t-il, celui qu’on ne pourrait servir que d’une seule et unique façon ! » Mais du fait que tout homme peut, à partir de son lieu, à partir de son essence, parvenir à Dieu, le genre humain en tant que tel, en progressant sur toutes les voies, peut parvenir à lui.

Dieu ne dit pas : « Tel chemin mène à moi, mais tel autre n’y mène pas », mais il dit ceci : « Tout ce que tu fais peut être un chemin vers moi, pourvu que tu le fasses de telle manière que cela te conduise à moi. » Mais ce qu’est cette chose que peut et doit faire cet homme précisément et aucun autre, cela ne peut se révéler à lu qu’à partir de lui-même. Ici, en effet, le fait de lorgner ce qu’un autre a accompli et de s’efforcer de l’imiter ne peut qu’induire en erreur ; car, ce faisant, il perd de vue ce à quoi lui seul est appelé. Parole du Baal-Shem [1] : « Que chacun agisse conformément au degré qui est le sien. Si tel n’est pas le cas, cependant, s’il saisit le degré de son compagnon, laissant échapper le sien propre, il ne réalisera ni celui-ci ni celui-là. » Ainsi, le chemin par lequel un homme accédera à Dieu ne peut lui être indiqué par rien d’autre que par la connaissance de sa qualité, de sa tendance essentielle. « Dans chaque être, il est un trésor qui ne se trouve en aucun autre. » Mais ce qui est « trésor » en lui, il ne pourra le découvrir que s’il saisit véritablement son sentiment le plus profond, son désir principal, ce qui, en lui, émeut son être le plus intime.

Certes, l’homme ne connaît souvent son sentiment le plus profond que sous la forme de la passion particulière, sous la forme du « mauvais penchant » qui veut le séduire. Conformément à sa nature, le désir le plus puissant d’un être humain se précipite d’abord vers les choses qui promettent de combler son désir. Ce qui importe, c’est qu’il dirige la force de ce sentiment même, de cette impulsion même, de l’occasionnel vers le nécessaire et du relatif vers l’absolu. De cette manière, il trouvera son chemin.

Un Tsaddik enseigne : « Il est dit à la fin de l’Ecclésiaste : "Au terme des choses, on entend le tout : crains Dieu !" Quelle que soit la chose au bout de laquelle tu parviennes, là, à son terme, tu entends invariablement ceci : "Crains Dieu", et ceci est le tout. Il n’existe rien au monde qui ne t’indique une voie vers la crainte de Dieu et le service de Dieu. Tout est commandement. » Mais notre véritable mission dans ce monde où nous avons été placés ne saurait être en aucun cas de nous détourner de choses et d’êtres que nous rencontrons et qui attirent à eux notre cœur ; c’est, au contraire, précisément d’entrer en contact, par la sanctification du lien qui nous rattache à eux, avec ce qui en eux se manifeste en tant que beauté, en tant que sentiment de bien-être, en tant que jouissance. Le Hassidisme enseigne que la joie éprouvée au contact du monde conduit, si nous la sanctifions de notre être tout entier, à la joie en Dieu.

Dans le récit du « Voyant », le fait que, parmi les chemins donnés en exemple, à côté de celui qui consiste à manger, il y en ait également un qui consiste à jeûner semble contredire cela. Mais si nous le considérons dans l’ensemble de la doctrine hassidique, nous constatons que si l’éloignement de la nature, l’abstinence à l’égard de la vie naturelle peuvent effectivement constituer parfois le point de départ nécessaire à un homme, de même qu’un isolement indispensable à certains moments cruciaux de l’existence, ils ne peuvent pas toutefois représenter la voie dans son entier. Certains hommes doivent commencer par jeûner, et commencer toujours de nouveau, parce qu’il leur est particulier de ne pouvoir atteindre que par le moyen d’une ascèse la délivrance de l’asservissement au monde, le plus profond retour sur soi-même et, de là, le rattachement à l’absolu. Mais jamais l’ascèse ne doit prétendre dominer la vie de l’homme. L’homme ne doit s’éloigner de la nature que pour revenir à elle renouvelé et pour trouver le chemin vers Dieu par le contact sanctifié avec elle.

« Et il se tint au-dessus d’eux, sous l’arbre, et ils mangèrent. » Voici de quelle manière Rabbi Zousya expliquait cette phrase de l’Écriture qui décrit comment Abraham donna à manger aux anges : l’homme, disait-il, se tient au-dessus des Anges parce qu’il connaît l’intention qui sanctifie le repas, qu’eux ne connaissent point. Sur les Anges, étrangers à l’usage du repas, Abraham fit descendre l’intention par laquelle il avait coutume de le consacrer à Dieu. Tout acte naturel conduit, s’il est sanctifié, à Dieu, et la nature a besoin de l’homme pour accomplir en elle ce qu’aucun Ange ne peut accomplir en elle : la sanctifier.


[1Maître du Nom : titre conféré au fondateur du Hassidisme, Rabbi Israël ben Eliezer (1700 - 1760)


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