Chapitre septième : « l’histoire qu’on n’a pas racontée »
par
Il faut bien dire que tout n’était pas lumière dans la vie des Juifs d’Europe orientale. Le tableau, pour être complet, devrait aussi comporter les ombres : partialité de l’enseignement, manque de tenue, provincialisme. Ils vivaient entassés les uns sur les autres, persécutés et pressurés par des règlements barbares, toujours sous la coupe de quelque seigneur ou de quelque fonctionnaire plus ou moins ivre, méprisés par les citadins enrichis, piétinés par des bottes policières, éternels boucs émissaires des politiciens et des démagogues. Il faudrait dire encore l’effroyable misère qui criait parfois plus haut que l’enthousiasme religieux ; les sublimes royaumes de la piété étaient parfois trop éthérés pour de simples mortels.
Ce n’étaient pas tous les Juifs qui pouvaient se consacrer à la Thora et au service de l’Éternel ; tous les vieillards n’avaient pas des allures de prophètes ; à côté des kabbalistes et des hassidim, il y avait aussi des brutes et des vagabonds. Mais, même dans la boue de leurs petites bourgades, on pouvait trouver de douces fleurs nacrées ; dans l’ombre, des brandons fumaient toujours, qui ne demandaient qu’à être attisées.
Il n’y avait pour ainsi dire pas un Juif en qui le respect de l’esprit ait totalement disparu. Sans cesse, les moralistes stigmatisaient les abus qui séparaient les communautés juives, lançant de flamboyantes accusations contre ceux qui croyaient pouvoir siéger plus haut que la justice. Les erreurs étaient impitoyablement mises en évidence. Les chnorrers, ces pittoresques mendiants, répandaient au loin les échos de leur terne misère.
Mais qui saura jamais rendre compte du calme sacrifice quotidien, de la secrète charité, de l’intensité de dévotion et de vie intérieure des gens simples, de ces hommes qui portaient patiemment leur pauvreté, sans avoir même l’idée de courir au loin après la fortune. Cette histoire-là, probablement, personne ne la racontera jamais.
Il est plus facile de chanter la beauté de la vie juive traditionnelle que la spiritualité révolutionnaire des Juifs modernes. Le Juif d’autrefois dédaignait fréquemment ce monde-ci parce qu’il avait choix de l’autre monde. Entre l’homme et le monde, se dressait Hachem. Mais au même moment, les persécutions, les pogroms et les massacres faisaient trembler le sol sous les pieds d’une population qui ne connaissait ni la sécurité ni la paix, ni même une existence matériellement assurée. Les masses slaves, soumises à des propriétaires indifférents, ne réagissaient que faiblement aux appels de la révolution industrielle qui transformait le reste de l’Europe au XIXe siècle. Manquant d’esprit d’entreprise, seigneurs, gouvernement et paysannerie ignorèrent les uns comme les autres cette transformation radicale. L’homme moyen préférait la sécurité du fonctionnaire aux risques de la libre entreprise. On laissa donc inexploitée, ou presque, les ressources naturelles ; on ne modernisa pas les antiques méthodes paysannes et commerciales ; et on laissa le peuple vivre dans la pauvreté, souvent dans la misère. La paupérisation croissante affecta particulièrement les populations juives, dont une bonne partie se livrait à l’agriculture, mais dont la majorité exerçait l’artisanat et le commerce ; le manque de capitaux et les vexations systématiques des autorités ne laissaient que peu d’espoir à un redressement économique. Les Juifs furent les pionniers du développement urbain et de l’industrialisation, mais ils se heurtaient à un réseau d’obstacles, homogène et sans cesse croissant, qui s’opposait à leur activité. La jeunesse juive, remuante, ambitieuse, ardente, pleine de dynamisme, cherchait à sortir des ruelles tristes et surpeuplées qui n’offraient aucune possibilité de développement.
Alors des hommes jeunes vinrent prêcher un nouvel évangile ; ils refusaient d’accepter passivement leur malheur, ils voulaient bâtir leur vie sur leur propre sol. Ils ne voulaient plus compter sur de continuels miracles, ils voulaient la liberté, une existence normale. Ils ne voulaient plus compter uniquement sur le passé pour leur vie spirituelle ; ils refusaient de dépendre de l’héritage ancestral ; ils voulaient renaître à une vie neuve.
Un vent nouveau soufflait d’Occident, franchissant les frontières ; une « ère de lumière » s’ouvrait, portant un optimiste message d’émancipation à tous les peuples. Une lueur d’espoir brilla dans les communautés juives. Poètes et écrivains, dans un élan de romantisme, rêvèrent de donner une vie nouvelle à l’hébreu ; parallèlement, les successeurs de Mendelssohn travaillaient à donner un contenu clair et rationnel à la vie et aux traditions juives. On vit naître un « mouvement des Lumières » (la Haskala), le Sionisme, le mouvement haloutzique des pionniers, un socialisme juif. Quel esprit de sacrifice, quel amour du peuple, quelle Sanctification du Saint Nom ne trouve-t-on pas chez ces Juifs modernes avec leur acceptation de la souffrance qui peut aider d’autres hommes ! Le zèle des Juifs pieux fut transféré à leurs fils et à leurs petits fils émancipés. La ferveur et l’élan des Hassidim, l’ascétisme obstiné des kabbalistes, l’inexorable logique des talmudistes se réincarnèrent chez les champions des mouvements juifs modernes. Leur foi en de nouveaux idéaux était imprégnée de l’antique piété. Ils étaient capables de voir « une fille de la Voix » dans le message du rationalisme, un saint temple dans l’hébreu ressuscité, l’essence du Judaïsme dans le Yddish, « la langue maternelle ».
Ils croyaient en l’Europe et célébraient le « XXe siècles ». Leur désir le plus passionné, leur rêve de bonheur s’incarna dans la civilisation occidentale avec sa culture et ses idées. Mais même ceux qui sentaient qu’il fallait abandonner l’ancien pour le moderne, ceux que leur élan révolutionnaire avait emporté aux antipodes de la tradition, ne rompaient pas pour autant les liens avec le peuple ; à quelques exceptions près, ils ne quittaient pas le troupeau. La force puissante de rédemption survivait en leur âme. Les appâts de l’assimilation étaient séduisants ; mais les Juifs qui ne cédaient pas, qui ne voulaient pas s’évader de la misère juive, qui renonçaient aux carrières, à la sécurité, aux honneurs, afin de mieux panser les plaies de leur peuple, qui abandonnaient les livres saints et les universités pour labourer le sol d’Israël, pour en assécher les marais, ces hommes étaient comme un vin vieux dans des vases nouveaux.
Les masses juives d’Europe orientale rejetèrent l’émancipation quand elle se présentait comme le prix d’une trahison à l’égard des traditions d’Israël. Les Juifs pieux comme les libres-penseurs luttaient pour une existence dans la dignité, s’appliquant à assurer les droits de la communauté, et non seulement ceux des individus. Ils exprimaient une volonté commune tendue vers un but commun. Avec une rapidité étonnante, ils redressèrent l’échine et acquirent la la maîtrise des arts et des sciences. Leurs dons pour une pensée dialectique abstraite, développés durant des générations furent transposés dans la recherche scientifique. L’enthousiasme hassidique se transmua dans la noblesse profonde des musiciens virtuoses. Trois mille ans d’histoire ne les avaient pas épuisés.
Dans la confusion spirituelle de ces cent dernières années, la plupart d’entre nous n’ont jeté qu’un regard de mépris sur l’incomparable beauté de nos pauvres vieilles familles. Nous comparions nos pères et nos grands-pères, nos savants et nos rabbins aux intellectuels russes ou allemands. Nous prêchions au nom du « XXe siècle », nous mesurions les mérites de Berditchew et de Guer selon les canons de Paris ou de Heidelberg. Aveuglés par les lumières des grandes capitales, nous avons perdu parfois le regard intérieur. Les visions lumineuses qui, pour tant de générations, s’exhalaient des chandelles fumeuses, se sont éteintes pour bon nombre d’entre nous.
Ces dernières années cependant, s’est éveillée la nostalgie d’une harmonie entre le présent et le passé. L’opposition au passé qu’avait fait naître la Haskala s’est convertie en un désir de synthèse. Petit à petit, la vie d’autrefois a révélé sa beauté intérieure, la civilisation d’aujourd’hui, son vide. Mais le temps est trop court, trop faible la volonté. La clarté, la solidarité ne manquent pas seulement dans le domaine spirituel, mais aussi dans le politique. Quand on les confronte avec un monde de misère et d’indifférence, notre idéal et notre vision du monde se révèlent inadéquats. Dans notre zèle à nous transformer, dans notre passion de progrès nous avons tout ridiculisé sous le nom de superstitions, jusqu’à perdre toute capacité de croire. Nous avons nous-même aidé à éteindre la lumière que nos pères avaient allumée. Nous avons troqué la sainteté pour l’utilité, la loyauté pour la réussite, la sagesse pour l’information, les prières pour des discours, la tradition pour la mode.
Dans les livres de lecture hébraïques élémentaires, on pouvait trouver, il y a une trentaine d’années, l’histoire d’un écolier qui, chaque matin, était tout malheureux de ne plus savoir où il avait bien pu ranger ses vêtements et ses cahiers, la veille au soir, en se couchant. Un beau jour, il eut une idée. Sur un bout de papier, il inscrivit : « Mon costume est sur la chaise, mon chapeau dans la salle de bains, les livres sur la table, et moi, je suis au lit. » Il se réveille le matin, et se met à relire son papier ; tout est en place, il peut tout ramasser. Mais quand il arrive au bout de sa liste, il se met à se chercher dans son lit - il cherche, il cherche, mais en vain.
Un moment a disparu. Tout ce qui reste est un sanctuaire caché au royaume de l’esprit. Nous, les hommes de ma génération, en détenons encore la clef. Si nous oublions, si nous n’ouvrons pas les portes, la sainteté de tous ces siècles demeurera le secret de Hachem. Nous, les hommes de ma génération, nous détenons encore la clef — la clef du sanctuaire où dort notre âme délaissée. Si nous la perdons, nous ne serons jamais plus nous-mêmes.
En ce moment même, nous, les vivants, nous sommes la « Communauté d’Israël ». Ce qu’ont entrepris les Patriarches, les Prophètes, ce qu’ont maintenu leurs descendants, est aujourd’hui entre nos mains, et nous en sommes responsables. Nous seront les derniers Juifs, ou bien nous serons ceux qui auront transmis le passé tout entier aux générations à venir. Nous pouvons trahir comme nous pouvons enrichir l’héritage que des dizaines de générations nous ont confié.
Le Judaïsme est de nos jours la moins connue des religions. Son incomparable splendeur a été si souvent triturée pour se soumettre à la banalité des opinions courantes que ce qui demeure n’est que lieu commun. Il ne reste plus beaucoup de gens à pressentir encore le subtil niggoun, la fluide mélodie, de son éternel appel.
L’humanité n’a pas à choisir entre la religion et la neutralité. L’irréligion n’est pas un opium, mais un poison. Notre énergie est trop puissante pour se contenter d’une vie indifférente ; nous avons besoin d’un but infini pour contenter notre immense puissance, faute de quoi notre âme sera gagnée par une frénétique folie. Si nous ne sommes pas les ministres du sacré, nous sommes les esclaves du mal. Être juif, c’est conserver son âme pure, c’est ouvrir les vannes au flot infini de nos efforts, afin que Dieu n’ait pas à se repentir de Sa création. Le Judaïsme n’est pas une qualité de l’âme, mais une vie spirituelle. L’âme nous a été donnée à notre naissance, mais l’esprit, nous devons l’acquérir.
Le judaïsme est la trace de Dieu dans la forêt vierge de l’oubli. Si nous sommes pleinement ce que nous sommes, des Juifs, si nous accordons notre propre élan à la sainteté solitaire en ce monde, nous aiderons l’humanité bien davantage que par tel ou tel service particulier que nous pourrions lui rendre.
Nous sommes juifs comme nous sommes hommes. Ce qui s’opposerait à notre existence en tant que Juifs est le suicide spirituel, la disparition totale, et non une conversion à quoi que ce soit d’autre. Le Judaïsme peut avoir des alliés, des compagnons de route, mais non des « succédanés ». Il n’est pas le serviteur de la civilisation, mais sa pierre de touche.
Nous ne vivons pas dans un vide. Nous ne souffrons jamais de la crainte de voguer à l’aventure dans le vide du Temps. Le passé est à nous, et nous n’avons pas à redouter ce qu’il pourra devenir. Nous nous souvenons de nos origines. Nous avons conscience d’être impliqués dans une histoire qui transcende les intérêts ou la gloire des dynasties et des empires. Nous avons été appelés, et nous ne pouvons l’oublier, à dérouler le cours d’une histoire éternelle. Nous avons appris à éprouver les nœuds d’une vie où le trivial s’entretisse au sublime. Il n’y a pas de limite à notre expérience de la portée immense et inexorable, de la dangereuse grandeur de la divine ferveur de la vie humaine. Nos floraisons peuvent être écrasées, mais nous demeurons, soutenus par une foi qui monte de plus profond que nos racines.
Notre vie est cernée de difficultés, mais elle n’est jamais dépourvue de sens. Le sentiment du futile est absent de nos âmes. Notre existence n’est pas vaine. L’ardeur de Dieu pénètre notre vie ; c’est là notre dignité. Et posséder la dignité signifie qu’on représente quelque chose de plus grand que soi-même. Le péché le plus grave pour un Juif est d’oublier ce qu’il représente.
Nous sommes l’enjeu de Dieu dans l’histoire humaine. Nous sommes l’aurore et le crépuscule, le défi et la preuve. Combien il est étrange d’être juif et d’errer sur les voies périlleuses de Dieu. Nous sommes offerts comme modèles d’honneur et comme une proie au mépris ; mais il y a plus dans notre destinée. Nous portons en notre âme l’or de Dieu pour forger le portail du Royaume. Le temps du Royaume n’est pas venu, il peut être éloigné, mais notre tâche est claire : maintenir notre part en Dieu, en dépit du danger des railleries. La guerre se poursuit, guerre incessante et universelle, contre tout ce qui est vulgaire, contre la glorification de l’absurde. Fidèles à la présence des fins dernières jusque dans le quotidien, nous devons être capables de montrer clairement que l’homme, tout en œuvrant dans le fini, peut percevoir l’infini, que l’homme est plus que l’homme.