Chapitre I

, par  Paul Jeanzé

Michna 1. Moïse reçut Torah (enseignement) du Sinaï et l’a transmise à Josué, et Josué aux Anciens, et les Anciens aux prophètes, et les prophètes la transmirent aux hommes de la Grande Assemblée. Ces derniers dirent trois choses : Soyez circonspects dans le jugement, formez de nombreux disciples et faites une haie à la Torah.

RABBÉNOU YONA : [...] les hommes de la Grande Assemblée ont transmis la Torah aux gens de leur époque, puis les sages à leurs enfants, génération après génération. La transmission s’opérait ainsi de sage en sage, jusqu’à ce que se réunissent tous les sages d’Israël et que tous acquiescent au projet d’écrire la Torah orale. Ils écrivirent donc le Talmud et l’ont clos, pour que rien de lui soit ajouté ou retranché par la suite. Puis cette génération l’a transmise à son tour aux gueonim [1] et la Torah passa alors de gaon en gaon, puis de rav en rav jusqu’à aujourd’hui.

RACHI : "Formez de nombreux disciples" - si tu as formé des disciples dans ta jeunesse, recommence dans ta vieillesse car tu ne sais pas lequel sera le plus réussi.

RAMBAM : "Soyez circonspects dans le jugement" : patientez avant de conclure un jugement et ne tranchez pas précipitamment tant que vous ne le possédez pas à fond, car il est possible que vous découvriez alors des problèmes qui n’étaient pas perceptibles lors d’une première réflexion.
"Faites une haie à la Torah" : il s’agit des décrets et des institutions qui éloignent l’homme de la transgression.

Michna 2. Chimon le Juste était l’un des derniers représentant de la Grande Assemblée. Il disait : Le monde tient sur trois choses : sur la Torah, sur le service [du Temple] et sur la pure générosité

RABBÉNOU YONA : Chimon le Juste disait que ces trois choses sont la raison de la création du monde [...] Autrement dit, le monde a été créé pour les créatures qui seront agréées par Hachem en réalisant ces trois choses.
"Sur la Torah", comme il est dit : "Qui recherche le bien demande l’agrément de Hachem", or il n’est de bien que la Torah et c’est pour elle que le monde a été créé.
"Sur le service", car le Saint, béni soit-Il, a choisi Israël parmi tous les peuples et la terre d’Israël parmi toutes les terres, et Il a choisi Jérusalem sur tout la terre d’Israël et le mont Sion dans tout Jérusalem [...] et de toutes les demeures, il choisit la Maison d’élection (i-e le Temple), afin que s’y déroule le service. C’est la prière qui, pour nous aujourd’hui, le remplace. Pour nous, qui n’avons pas de sacrifices pour expier nos fautes, involontaires ou délibérées, que l’Éternel ouvre nos lèvres et accueille notre prière, en remplacement des sacrifices.
"Sur la pure générosité", au sens où les sages ont dit : "La pure générosité est plus grande que la charité", car la pure générosité s’exerce tant à l’égard des pauvres que des riches, tandis que la charité ne s’exerce qu’à l’égard des pauvres ; la pure générosité s’applique tant au corps de l’homme qu’à ses biens, tandis que la charité ne s’applique qu’à ses biens. Et ils dirent à ce propos : "Qui donne un sous à un pauvre est béni de six bénédictions, mais qui l’apaise par des paroles est béni de onze bénédictions". Font aussi partie de la pure générosité : protéger les pauvres, choisir entre les bons et les mauvais, et donner la prééminence à l’homme pudique et craignant Hachem sur ceux qui ne le sont pas."

Michna 3. Antigone de Sokho reçut de Simon le Juste. Il disait : Ne soyez pas comme des serviteurs qui servent le maître à condition de recevoir une gratification, mais soyez comme des serviteurs qui servent le maître à condition de ne pas recevoir de gratification. Et que la crainte des cieux pèse sur vous.

RAMBAM : Le mot "gratification" désigne la récompense que l’on offre à quelqu’un à qui l’on ne doit rien, simplement par bonté ou générosité. Telle est la différence entre la gratification et le salaire. Ne servez pas l’Éternel à condition qu’Il se montre bon envers vous et généreux, car se serait courir après une récompense et servir Hachem à cause d’elle ; mais servez-le comme des serviteurs qui ne courent pas après les gratifications et les dons. Il (Antigone de Sokho) veut ainsi que l’on serve par amour. Cependant, cela ne nous dispense pas de le craindre et c’est pourquoi il a dit que bien qu’on le serve par amour, il ne faut pas délaisser totalement la crainte des cieux (ainsi la crainte joue un rôle majeur dans le respect des commandements qui ont forme d’interdiction, et en particulier pour les commandements qui relèvent de la seule obéissance).

Michna 4. Yossé fils de Yoézer de Tséréda et Yossé fils de Yohanan de Jérusalem reçurent d’eux. Yossé fils de Yoézer de Tséréda dit : Que ta maison soit une maison de réunion pour les sages, colle-toi à la poussière de leurs pieds et bois leurs paroles avec soif.

RAMBAM : Fais en permanence de ta maison un lieu de réunion pour les sages comme le sont les maisons d’étude ou de prière, de sorte que lorsqu’un sage veut en rencontrer un autre et qu’il lui demande : Où te trouverai-je lorsque je voudrai te voir ? celui-ci lui réponde : Dans la maison d’un tel.

RACHI : "Colle-toi à la poussière de leurs pieds" signifie "mets-toi à leur service".
"Bois leurs paroles avec soif", comme un homme assoiffé qui boit pour étancher sa soif et non comme un homme comblé et repu.

Michna 5. Yossé fils de Yohanan de Jérusalem dit : Que ta maison soit largement ouverte, que les pauvres soient comme les membres de ta propre maison, et ne multiplie pas les conversations avec la femme. Ils ont dit avec sa femme, et à plus forte raison avec la femme de son prochain. De là, les sages ont dit : Qui converse avec la femme se fait du mal, il délaisse les paroles de la Torah et finira par hériter la géhenne.

RABBÉNOU YONA : "Que les pauvres soient comme les membres de ta propre maison", cette formule se comprend de deux façons. Au lieu d’acheter des esclaves et de les nourrir, que l’homme emploie des pauvres et les nourrisse ; il ne lui sera pas nécessaire alors de dépenser de l’argent pour acquérir des esclaves, si bien qu’il y gagnera et accomplira en même temps un commandement. Autre explication : Que les pauvres aient l’habitude de venir chez toi sans honte, du fait que tu les accueilles toujours avec joie et que tu leur permets de se servir de tout ce que tu possèdes, comme tu le ferais avec les membres de ta propre famille.

RAMBAM : "Ne multiplie pas les conversations avec la femme". Il est connu que la majeure partie des conversations d’un homme et d’une femme a trait au rapport sexuel. C’est pourquoi il a dit que l’homme n’a pas le droit de multiplier les conversations avec la femme, car il se fait du mal en ce qu’il acquiert des dispositions nocives, du fait que croît en lui l’appétit sexuel. Il délaisse alors évidemment les paroles de la Torah puisqu’il occupe son temps à d’autres choses ; et il finira par hériter de la géhenne, car ce genre de conversations l’amène à se révolter contre toute obligation et à se rendre passible de châtiment.

Michna 6. Josué fils de Perahia et Nitaï d’Arbel reçurent d’eux. Josué fils de Perahia dit : Donne-toi un maître, acquiers un compagnon et juge tout homme en bonne part.

RAMBAM : "Donne-toi un maître", même si celui-ci n’est pas apte à être ton maître, fais-le cependant afin de discuter avec lui, de sorte que le savoir que tu acquiers par l’étude s’affirme et dure. Car ce qu’un homme apprend par lui-même ne ressemble pas à ce qu’il apprend d’un autre ; ce qu’il apprend d’un autre est, en effet, toujours plus durable et plus clair pour lui, même si celui dont il écoute l’enseignement est son égal voir son inférieur en sagesse.

RACHI : "Donne-toi un maître", afin que tu n’étudies pas par toi-même à l’aide du seul raisonnement, mais que tu connaisses la transmission orale grâce à un maître.
"acquiers un compagnon" : des livres ; et d’autres disent : un compagnon en tant que tel, car deux valent mieux qu’un.
"Juge tout homme en bonne part" : tout ce que tu entends dire à son propos, dis-toi que cela a été évoqué en bien jusqu’à ce que tu saches avec certitude que ce n’est pas le cas.

Michna 7. Nitaï d’Arbel dit : Éloigne-toi du mauvais voisin, ne t’associe pas avec un injuste et ne sois pas insouciant des châtiments.

RAMBAM : Ne te lie avec un injuste d’aucune manière afin de ne jamais avoir à te conformer à ses agissements. [...]Les habitudes qui déprécient un être humain s’acquièrent au contact des injustes.
Et il a dit que si tu as fauté ou si tu as vu quelqu’un fauter, ne te tranquillise pas en pensant que Hachem ne châtie que dans le monde à venir seulement, et "ne sois pas insouciant des châtiments" maintenant, en ce monde, au sujet de la faute en question.

Michna 8. Juda fils de Tabaï et Chimon fils de Chatah reçurent d’eux. Juda fils de Tabaï dit : Ne te comporte pas comme les avocats. Et quand les deux parties comparaissent devant toi, tiens-les toutes deux pour coupables ; mais quand elles te quittent, tiens-les toutes deux pour innocentes si elles ont accepté le verdict.

RAMBAM : Les avocats sont les gens qui apprennent à argumenter afin de se tenir au service des autres lors des procès. Ils préparent ainsi leurs réponses : si le juge dit ceci, tu lui répondras cela ; si la partie adverse argument comme ceci, tu devras répondre comme cela [...] On nous avertit donc de ne pas leur ressembler et de ne pas chercher à enseigner à l’une des parties une argumentation susceptible de lui être utile.

Michna 9. Chimon fils de Chatah dit : Réitère de nombreuses fois l’interrogatoire des témoins et prends garde à tes paroles, de peur qu’à travers elles ils ne s’instruisent pour mentir.

Michna 10. Chemaya et Abtalion reçurent d’eux. Chemaya dit : Aime le travail, hais la fonction dirigeante et ne cherche pas à être connu du pouvoir.

RABBÉNOU YONA : "Aime le travail" : que l’homme ne reste pas désœuvré, car le désœuvrement le conduit à l’ennui qui est une forme de maladie [...] "À cause de l’hiver le paresseux n’a pas labouré, quand viendra l’été il demandera mais il n’y aura rien (Prov. 20:4) ; il croit, en effet, que le désœuvrement est un repos alors que c’est l’inverse : c’est par l’effort seul qu’il connaîtra le repos. Ainsi, à cause de l’hiver, il s’est reposé chez lui et n’a pas labouré ; quand viendra l’époque de la moisson, il demandera à recueillir la récolte et ne trouvera rien, et il mourra de faim. Mais celui qui laboure en hiver : "Qui travaille sa terre sera rassasié de pain" (Prov. 28:19), car l’homme n’atteint le repos qu’à travers l’effort qui l’a précédé.

RAMBAM : Ces trois recommandations ont pour but d’améliorer l’homme dans sa foi et dans son rapport au monde. Car la privation du travail le fait vivre dans la gêne et le conduit à l’abus et au vol ; la course au pouvoir l’oblige à supporter des épreuves et des situations difficiles du fait qu’il jalouse les autres et les affronte, et elle lui fait perdre la foi (i.e le sens de la valeur des choses). De même, il est particulièrement difficile de sortir indemne de la familiarité avec un prince et celle-ci fait aussi perdre la foi, car dans cette situation on ne se préoccupe que de ce qui peut nous rapprocher du prince et on se désintéresse du reste.

RABBI HAYIM DE VOLOZYNZ : Il est dit : "Rabbi Hiya bar Ami a dit au nom de Oula : Celui qui jouit des fruits de son travail est plus grand que celui qui craint les cieux (Ber. 8a), autrement dit, il est plus grand que celui qui fait de la Torah et de la crainte des cieux un moyen de subsistance comme un rav. Et si un homme est un chef et un dirigeant, car le monde ne peut se passer de dirigeant et qu’un homme est parfois contraint d’être rav, que cela pèse sur lui comme une charge nécessaire, tandis qu’il persistera dans la haine du pouvoir comme profession et qu’il aimera davantage le travail.

RACHI : "Ne cherche pas à être connu du pouvoir", car les princes ne recherchent la proximité des autres que pour leur seul profit.

Michna 11. Abtalion dit : Sages, prenez garde à vos paroles, de peur que vous n’encouriez la peine de l’exil et que vous ne soyez déportés vers un lieu aux eaux mauvaises, et que les disciples qui vous suivent n’en boivent et en meurent, et que le nom des cieux ne soit ainsi profané.

RAMBAM : Les "eaux mauvaises" c’est le surnom de l’hérésie. Il dit aux sages de prendre garde lorsqu’ils parlent en public que leurs paroles ne prêtent pas à l’interprétation, de peur que ne soient présents des gens qui ont renoncé à la Torah et qu’ils n’interprètent leurs dires en fonction de leur croyance. Car les disciples qui ont déjà entendu ces dires dans la bouche des sages, se tourneraient alors vers l’hérésie en pensant respecter la pensée de leurs maîtres [...]

Michna 12. Hillel et Chamaï reçurent d’eux. Hillel dit : Soyez les disciples d’Aaron, aimez la paix et recherchez la paix, aimez les créatures et rapprochez-les de la Torah.

RAMBAM : On rapporte que lorsqu’Aaron s’apercevait ou entendait dire d’un homme qu’il était mauvais en son for intérieur et qu’il commettait des fautes, il allait à sa rencontre pour le saluer, se lier d’amitié avec lui et lui parler longuement. L’homme se sentait alors honteux et se disait : Malheur à moi, si Aaron savait ce qui se trame en mon for intérieur et connaissait mes actes, il ne se permettrait pas de me voir et encore moins de parler avec moi. C’est donc qu’il me prend pour un homme intègre, et je me dois de confirmer ce qu’il pense en le rendant véritable. Il se repentait, devenait de ses disciples et il écoutait son enseignement.

RABBI HAYIM DE VOLOZYNE : Ce redoublement de langage, aimer et rechercher la paix, s’explique si l’on songe que lorsqu’il y a une querelle entre deux hommes et qu’un troisième veut les amener à faire la paix, il doit s’opposer à l’impulsion première des deux et dire à chacun : Même s’il est vrai que tu as raison et que l’autre a tort, c’est à toi cependant de rechercher la paix. Car s’il déclare à l’un d’eux qu’il a tort et qu’il doit aller s’excuser, celui-ci ne l’écoutera pas et le haïra, et les choses s’envenimeront davantage. Car la conduite d’un homme est toujours irréprochable à ses propres yeux et il s’imagine toujours que l’autre est coupable, et que c’est à l’autre de présenter des excuses. C’est pourquoi l’on dit qu’il faut aimer et rechercher la paix entre les hommes ; et même si l’on pense que l’autre a tort et qu’il est coupable envers nous, il faut "rechercher la paix" et ne pas attendre qu’autrui vienne nous présenter des excuses.

Michna 13. Il disait aussi : Un nom propagé est un nom perdu ; qui n’ajoute pas est retranché et qui n’étudie pas est passible de mort ; et qui cherche un profit dans la couronne se perd.

RABBÉNOU YONA : "Un nom propagé est un nom perdu" : il s’agit de l’homme qui s’enorgueillit et dont le nom se répand dans le monde du fait de son orgueil et de sa grandeur, si bien que sa renommée égale celle des grands de la terre ; l’envers de cette renommée, fruit de la vanité, sera la perte de son nom, l’oubli total dont il ne reste ni mention ni souvenir.
"Qui n’ajoute pas est retranché" : qui est sage mais ne veut plus ajouté à sa sagesse, et se dit en son cœur : J’ai déjà étudié toute la Torah, exploré ses sentiers et ses voies, que gagnerai-je à peiner et à m’épuiser le restant de mes jours, qu’y découvrirai-je que je ne sais déjà ! Pourvu que cet homme meure et soit recueilli auprès de son peuple ! Car pourquoi vivrait-il encore après avoir cessé d’étudier ?
"Qui n’étudie pas est passible de mort" : qui n’a jamais étudié ressemble à un animal, car il n’est venu au monde que pour comprendre et décider dans la Torah, dont les voies sont des voies agréables ; ainsi celui qui ne s’affaire jamais à la Torah pendant toute sa vie et persévère dans son injustice, il ne convient même pas qu’il vive un jour ou même une heure.

RAMBAM : "Qui cherche un profit dans la couronne se perd" : il s’agit en l’occurrence de celui qui fait de la Torah une occupation pour gagner sa vie (il est interdit à un sage de recevoir les services de qui que ce soit hormis de ses disciples).

Michna 14. Il disait : Si je ne me soucie pas de moi, qui se souciera de moi ? Mais quand je me soucie de moi, que suis-je ? Et si ce n’est pas maintenant, quand ?

RAMBAM : Hillel dit que si je ne m’incite pas moi-même à me perfectionner, qui m’y incitera ? Car rien d’extérieur ne pousse jamais un homme à s’éveiller (Il est impossible que l’homme naisse naturellement bon ou mauvais, de même qu’il est impossible qu’il naisse en sachant un métier ; mais il est cependant possible qu’il soit naturellement enclin au bien ou au mal, c’est-à-dire que la recherche de l’un lui soit plus facile que la poursuite de l’autre. Et sache qu’il est reconnu par la Torah et par la philosophie grecque [...] que toutes les actions de l’homme sont remises entre ses mains, que ne pèse sur lui nulle nécessité et que jamais rien d’extérieur à lui ne le pousse à agir en bien ou en mal). Et puisque je suis le seul à pouvoir orienter mon existence vers quelque côté que je désire, quelles bonnes actions ai-je donc accomplies ? Hillel s’amoindrit pour ainsi dire lui-même et demande : Que suis-je ? c’est-à-dire, qu’est-il sorti de moi ? Car j’ai beau connaître le problème, je n’ai pas pour autant atteint la perfection. Il recommence alors son questionnement et demande : Si je n’acquiers pas maintenant les vertus, alors que je suis encore jeune, quand le ferai-je ? Certainement pas pendant ma vieillesse, car il me sera difficile de changer de dispositions, tant les habitudes, bonnes ou mauvaises, se seront renforcées et enracinées en moi.

Michna 15. Chamaï dit : Fais de ta Torah une occupation constante, parle peu et agis beaucoup, et accueille tout homme en lui faisant bonne figure.

RACHI : Ne te fixe pas des moments dans la journée pour étudier la Torah, mais fais de la Torah ton occupation constante toute la journée.

RAMBAM : Fais de l’étude de la Torah ton occupation essentielle et de toutes tes autres activités une occupation subalterne, si elles s’arrangent tant mieux et si elle périclitent tu ne t’en porteras pas plus mal. Les sages ont dit que les justes parlent peu et agissent beaucoup, comme Abraham notre père qui promit à ses invités un peu de pain et leur apporta du beurre, du lait, un veau et trois mesures de fleur de farine. Tandis que les injustes parlent beaucoup et ne font pratiquement rien, comme Efron qui parlait de tout donner gratuitement à Abraham, mais qui lui fit payer ensuite jusqu’au dernier dinar au moment de passer à l’acte.

Michna 16. Rabban Gamliel disait : Donne-toi un maître, écarte-toi du doute et ne donne pas trop souvent la dîme par approximation.

RAMBAM : Le maître que l’on est enjoint de se donner ici n’est pas destiné à l’étude mais à l’instruction relative à la pratique.

RABBÉNOU YONA : "Donne-toi un maître" Les gueonim ont dit à ce sujet que lorsque l’on voit dans le Talmud que ce qui est douteux pour l’un est clair pour un autre, la règle à suivre dépend de l’avis de celui pour qui la chose est claire, même si celui-ci est le disciple du premier.
"Ne donne pas trop souvent la dîme par approximation" : que l’homme ne prélève pas le dixième de ses fruits au jugé en voulant donner généreusement, car ce qu’il a mesuré en plus du dixième, étant lui-même passible de la dîme, restera non rédimé tant qu’il n’aura pas pris conscience qu’il faut aussi la rédimer (le principe de la dîme est que la récolte n’est permise à la consommation qu’une fois ce dixième prélevé. Si un homme prélève trop au moment où il évalue la dîme, la partie ajoutée à ce dixième, est elle-même sujette au prélèvement, et ne pourra être consommée qu’après avoir été à son tour rédimée). Cette mise en garde au sujet de la dîme est une parabole portant sur le raisonnement que l’homme ne doit pas élaborer par approximation, mais de manière fondamentale et en menant la réflexion jusqu’à son terme.

Michna 17. Chimon, son fils, dit : Toute ma vie j’ai grandi parmi les sages et je n’ai trouvé de bon pour le corps que le silence ; l’essentiel n’est pas la déclaration mais l’acte, et la multiplication des paroles amène la faute.

RAMBAM : Dans un traité de morale, il est écrit qu’un sage s’était fait remarquer par son silence car il parlait extrêmement peu. On lui demanda la raison de son comportement, et il répondit qu’il avait examiné la nature de la parole et avait trouvé qu’elle est composée de quatre sortes de discours. La première sorte de discours est le discours de pure nuisance et qui n’est d’aucune utilité, par exemple les malédictions, les injures, les grossièretés et tout ce qui leur ressemble, dans lequel la parole relève de la folie totale. La deuxième sorte de discours est le discours qui recèle d’un côté une nuisance et de l’autre un profit. Par exemple le fait de flatter un homme dont on veut tirer avantage irrite en réalité ses ennemis et ceux qui le jalousent, et finit par lui porter préjudice. C’est pourquoi il faut s’empêcher de louer tout homme, du fait du préjudice qu’on lui cause indirectement, et ne pas user de cette sorte de parole. La troisième sorte de discours qui n’est nuisible en rien et ne sert non plus à rien, comme la plupart des conversations courantes : comment fut construite l’enceinte de la ville, comment fut bâti le palais d’untel, la description de la beauté de la maison d’untel, l’abondance des fruits dans telle région et autres propos semblables, tant qu’ils restent bien entendu permis ; ces sortes de paroles sont tout à fait superflues et ne sont d’aucune utilité. La quatrième sorte de discours est le discours dont les paroles sont utiles, comme par exemple la science et la morale, ou encore les propos qui concernent nos besoins et la continuation de notre existence, et c’est de cette sorte de parole qu’il convient d’user. Ainsi, disait ce sage, chaque fois que j’entends une parole je l’examine, et si je vois qu’elle est de la quatrième sorte je la dis, mais si elle fait partie des trois autres sortes je la tais. Les moralistes ont dit de méditer l’exemple de cet homme et de sa sagesse, qui abandonna les trois quarts de la parole ; et c’est avec cette sagesse qu’il convient de se comporter.

Remarque complémentaire concernant le lachon hara (la mauvaise langue) : La mauvaise langue ne consiste pas à mentir ou à attribuer à quelqu’un une chose qu’il n’a pas faite - ce qu’il appellerait dans ce cas "diffamer autrui" - mais à dire une chose honteuse d’un homme, même si la chose est incontestablement vraie. Et non seulement celui qui parle faute, mais même celui qui écoute. Les sages ont dit que la mauvaise langue tue trois personnes : celle qui parle, celle qui écoute et celle dont il s’agit, et celui qui écoute prend la mauvaise langue en considération plus encore que celui qui en use.

RABBÉNOU YONA : "La multiplication des paroles amène la faute" : ce propos concerne les paroles de Torah, au sens où l’on ne doit pas multiplier étourdiment les jugements au sujet de la règle à suivre, mais patienter et réfléchir à ce que l’on dit, peser soigneusement les choses et ne pas se précipiter, car "quand les paroles se multiplient, la faute n’a pas de cesse", et l’on croit que la chose est semblable à ce que l’on pense, et on introduit alors une faute dans l’enseignement. C’est pourquoi il est dit "l’essentiel n’est pas la déclaration mais l’acte", ce qui concerne évidemment les paroles de Torah.

Michna 18. Rabban Chimon fils de Gamliel dit : Le monde tient sur trois choses : sur le droit, sur la vérité et sur la paix, comme il est dit : "Vérité et sentence de paix, tels doivent être vos jugements entre vos portes.

RAMBAM : Le droit, c’est le fait qu’une société fonctionne sur la base de la justice. Et nous avons déjà expliqué que la vérité est une vertu intellectuelle et la paix une vertu morale. Et lorsque sont atteintes ces trois élévations, l’existence est alors la plus parfaite possible sans le moindre doute ni la moindre contestation.

[1autorité juive halakhique s’étant constitué au cours du VIème siècle et qui aura perduré jusqu’au XIème siècle