Vacances à la ferme

, par  Paul Jeanzé

Vacances à la ferme

Une semaine avant le Quatorze Juillet, je pris le temps de ranger le magasin avec l’aide de mon apprenti. Je mis également de l’ordre dans mes comptes et fis un inventaire complet du stock avant de passer toutes les commandes qui me permettraient d’anticiper au mieux le début du mois de septembre. Même s’il n’était plus à mes côtés, je restais fidèle à certains préceptes de Monsieur Gontran, ce dernier m’ayant notamment enseigné qu’il était toujours préférable « d’avoir un coup d’avance plutôt qu’un coup de retard ». Le dimanche qui suivit, je partis vers sept heures du matin après un dernier détour par les « Cycles Gontran » afin de vérifier que tout était bien en ordre. En regardant le rideau de fer tiré jusqu’au sol, je quittai avec un peu d’appréhension le magasin ; c’était la première fois que je le laissais seul aussi longtemps.

Il me fallut environ six heures de voiture pour arriver chez le cousin de Manu. Après quatre heures d’autoroute, je musardai en parcourant les soixante derniers kilomètres : je fus d’abord accueilli par des forêts de conifères qui recouvraient les vallons avant de traverser de vastes plateaux à la végétation rase et clairsemée. Dans la dernière heure, je remontai, par les larges virages d’une route peu fréquentée, une longue vallée à la pente douce et régulière ; je commençais à comprendre pourquoi Manu avait pensé à moi et à mon vélo en me conviant dans cette région.

J’arrivai alors en vue d’une petite ville fortifiée qui se reposait sous un immense rocher au sommet duquel une statue blanche lui apportait sa protection. Selon les indications de Manu, je devais contourner la bourgade et son « gros caillou » par la gauche, avant de prendre la direction du col du Puy. Au bout d’un kilomètre, il me faudrait alors suivre une petite route sur la droite en direction de la « Ferme du Fafaillet », du nom du petit ruisseau qui passait à proximité. « Tu verras, la route se termine en cul-de-sac ; mais vers la fin, ce n’est plus une route, c’est un mur ! » avait-il ajouté. Pendant un kilomètre, ma voiture chemina tranquillement le long d’une prairie fleurie avec le ruisseau en contrebas quand tout à coup, malgré l’avertissement de Manu, je dus repasser la première pour éviter de caler tellement la pente était raide. Après deux cents mètres au cours desquels je sentis le moteur vrombir et chauffer, j’arrivai enfin à un ultime ressaut où je garai mon véhicule. Devant moi s’élevait une grande étable ainsi qu’un long corps de ferme ; un peu en retrait, j’aperçus une petite maison d’habitation et un minuscule jardinet d’où jaillit un Manu tout sourire :

« Alors Frédo, il est pas beau le petit coin de montagne de mon cousin ? La côte que tu viens de faire péniblement avec ta voiture doit être à quinze pour cent de moyenne avec des passages à vingt ! Si tu t’entraînes là-dessus pendant ton séjour, quand tu rentreras chez toi, tu voleras dans toutes les bosses de ton patelin et de ses environs ! À vingt kilomètres d’ici, tu peux aussi aller escalader le col du Puy dont tu as certainement vu la pancarte. Ce n’est pas un col très difficile, mais il est assez long et cache quelques passages assez raides. Et la vue est si belle là-haut ! Et je ne te parle pas de… Mais je cause, je cause, alors que tu viens de te taper la route ; allez viens, mon cousin nous attend pour l’apéro !

J’allais passer avec Manu, ainsi que son cousin et son épouse, des vacances presque aussi inoubliables que mon séjour chez Tante Lisa et Tante Suzette ; je retrouvai également l’insouciance qui avait été la nôtre lors de nos chasses à la boudrague du côté de Fontperdu. Manu avait toujours la même verve et je prenais un plaisir immense à l’écouter raconter des histoires. Ce qui était étonnant, et je lui faisais remarquer dès le premier soir, c’était qu’à l’écrit, il était beaucoup plus calme ; que son style était très posé et que l’atmosphère qui s’en dégageait était souvent nostalgique, voire mélancolique ; qu’il y avait toujours beaucoup de place pour la rêverie et le silence ; pour la nature également. « C’est vrai Frédo, c’est d’ailleurs un beau compliment que tu m’adresses en me disant cela. Pourtant, c’est bien le même bonhomme qui écrit ; c’est le même homme que celui qui te parle actuellement. La différence, c’est qu’il ne s’exprime pas de la même manière… mais… peut-être que… Quand j’écris, est-ce vraiment moi qui m’exprime finalement ? Je veux dire… quand je te parle, c’est que j’ai quelque chose à te dire ou une pensée à exprimer, ma pensée le plus souvent. Quand j’écris, c’est un peu différent ; je ne parle pas de moi, ni de ce que je pense ou de ce que je ressens, surtout quand je décris des paysages. Certes, il y a parfois des personnages qui traversent mes descriptions, mais ce sont souvent des ombres qui évoluent à l’arrière-plan. Depuis peu, j’ai commencé à écrire des bouts de textes mettant en scène des individus et dans ce cadre-là, j’essaye de me glisser dans la peau de la personne que je décris ; pour m’aider, je prends parfois appui sur quelqu’un que j’ai pu croiser. Je tâtonne encore beaucoup dans mon travail d’écriture ; je ne sais pas toujours très bien dans quelle direction cela pourrait m’emmener. L’important, c’est que cela me permet de voir autre chose que l’entreprise de Papa parce que… Dommage que l’on ne puisse pas seulement vivre d’amour et d’eau fraîche, n’est-ce pas Frédo ? D’ailleurs, de toi à moi, l’eau fraîche, on maîtrise plutôt pas mal, surtout avec un bon pastis ! mais l’amour… je veux dire l’amour entre deux êtres, je crois bien que ce n’est pas vraiment notre truc… d’ailleurs… toi aussi, toujours célibataire mon Frédo ?

Je regardai Manu en souriant ; le pastis commençait à faire son effet. Je me fis alors la réflexion que je me posais moins de questions que lui maintenant que j’avais trouvé ma place au milieu de mes vélos. Et côté cœur, peut-être que le temps des amours n’était pas encore venu en ce qui me concernait même si j’étais loin d’être indifférent aux visites d’Aurélie dans mon magasin. Je souris de nouveau. Manu et moi avions allègrement dépassé la trentaine et vivions dans un monde qui semblait vouloir aller de plus en plus vite ; en tout cas bien plus vite que mes courses cyclistes. Pourtant, j’étais là à siroter tranquillement mon pastis en regardant le cousin de Manu sortir les boules pour une partie de pétanque. Étions‑nous insouciants ou inconscients ? Rebelles ou résistants ? Ou finalement des gens simples profitant de leurs vacances comme il devait certainement en exister des millions dans ce pays ? Un peu tout cela peut-être… Je devins pensif : à peine deux heures en présence de Manu et déjà j’ébauchais de vagues pensées philosophiques. Attention à ce deuxième pastis tout de même ; et à toutes ces délicieuses charcuteries ! Un tel cocktail ne fait pas toujours bon ménage avec le sportif ! Tant pis pour ce soir, je serai plus attentif demain… Les jours qui suivirent, je me contentai de prendre un seul pastis et de grignoter deux ou trois tranches de saucisson. En revanche, je ne fis aucune concession durant les parties de boules au cours desquelles je me démenai comme un beau diable malgré mon manque patent d’entraînement en comparaison de Manu et de mes hôtes.

Le lendemain de mon arrivée, je me levai tardivement avec un très léger mal de tête. Après un copieux petit déjeuner, je partis faire une balade à pied autour de la ferme. La petite maison dans laquelle Manu et moi logions était accolée à une barre rocheuse en calcaire et pour rejoindre le plateau situé en amont, un sentier longeait la falaise sur près de trois cents mètres avant de pouvoir s’élever à travers un éboulis. Au bout d’une courte montée, je parvins sur une vaste étendue où paissaient les vaches du cousin de Manu ; en contrebas, je voyais distinctement les différents bâtiments de l’exploitation. À cette occasion, je découvris un immense potager ainsi qu’un pré où deux chèvres broutaient, attachées à un piquet ; je restai plusieurs minutes à les observer avant de traverser une immense prairie constituée d’herbes sauvages et de chardons dans laquelle le sentier s’était perdu au milieu des traces de vaches et de moutons. Alors que je m’apprêtais à faire demi‑tour, j’aperçus une ancienne fermette en ruine ; au pied de cette dernière aboutissait un chemin carrossable. Ce dernier contournait la barre rocheuse et je retrouvai un peu plus bas la petite route qui m’avait amenée en voiture ; même à pied, le « mur de Fafaillet » était vraiment imposant.

En fin d’après-midi, le temps d’émerger d’une sieste rendue nécessaire par l’excellent repas au cours duquel je ne pus résister à toutes les tentations, je partis à la découverte du col du Puy. Comme me l’avait indiqué Manu, c’était un col assez roulant avec deux ou trois passages soutenus dans sa dernière partie. Laissant quelques instants mon vélo au niveau du col, j’accédai à pied à un petit promontoire d’où je pus admirer les différentes vallées de la région qui s’étalaient à perte de vue sous un ciel limpide ; la vue était vraiment magnifique. À la fin de cette sortie au cours de laquelle je parcourus une quarantaine de kilomètres, je goûtai pour la première fois au « Mur de Fafaillet ». Jamais je n’avais escaladé une pente aussi raide, et malgré des développements adaptés aux terrains montagneux, je dus me dresser de toutes mes forces sur les pédales pour ne pas faire du surplace au risque de chuter ; impressionnant ! Après une bonne douche, je m’installai sous le soleil couchant dans le petit jardinet et regardai d’un air songeur le sommet de la montée diabolique qui avait failli me clouer sur place. Et si je lui lançais un défi ? Dans la mesure où j’avais prévu de rester une dizaine de jours, pourquoi ne pas tenter de grimper cette côte en ajoutant une montée par jour ; peut‑être arriverais-je, à l’aide de cette méthode progressive, à réaliser l’exploit qui consistait à enchaîner le mur à dix reprises ?

Au cours des quatre premiers jours, je parvins sans trop de difficulté à relever le défi. En revanche, à partir de la cinquième tentative, je me demandai si je n’avais pas été trop ambitieux, d’autant plus que j’ajoutais ce difficile exercice à la fin de mes sorties. Ce jour-là, je revenais d’une randonnée d’un peu plus de soixante kilomètres avec deux cols à la clef. Dès la troisième répétition, je fus obligé de forcer et au cours des deux dernières montées, j’eus si mal aux cuisses que je dus me masser longuement avant que mes muscles ressemblent à autre chose que deux bouts de bois. Le sixième jour, je fus presque plus concentré sur le « Mur de Fafaillet » que sur la sortie que j’avais programmée pour la matinée ! Pourtant, en suivant les conseils du cousin de Manu, je m’étais aventuré, laissant le col du Puy et son admirable point de vue de côté, dans une succession de plateaux si sauvages que la seule présence de l’homme semblait se résumer aux murets de pierre qui séparaient de vastes pâturages à l’herbe grasse. C’était un vrai régal que de suivre la route qui tournoyait élégamment à travers ce magnifique paysage. En me retrouvant sur ce terrain plus roulant que la route du col du Puy et surtout ce diable de Fafaillet, je fus surpris de voir avec quelle aisance j’évoluais : au cours d’un très long faux plat qui descendait à peine, le compteur de mon vélo resta constamment au-dessus des quarante-cinq kilomètres à l’heure ; mon séjour portait indéniablement ses fruits.

Depuis que j’étais ici, je n’avais aucune contrainte sinon celle de faire du vélo, passant le temps qu’il me restait à me reposer afin d’être en forme à l’heure de l’apéritif et de la partie de pétanque ; j’étais également chouchouté par la maîtresse de maison qui, à chaque repas, mettait son talent et sa générosité à cuisiner les produits de la ferme à mon intention. En retour, je n’hésitais pas à leur venir en aide au moment de rentrer les vaches dans l’étable à l’heure de la traite. Tous les jours, je prenais également le temps de nourrir la basse-cour, aimant particulièrement passer un long moment à observer les lapins dans leur clapier. J’aimais aussi jouer avec leur chien, un magnifique border collie noir et blanc dénommé Gangster qui, en plus d’exceller dans la conduite des troupeaux, s’avéra être un incroyable gardien de but dès lors que l’on essayait de le surprendre avec une balle de tennis : il n’avait pas son pareil pour effectuer des figures acrobatiques au moment où il saisissait la balle dans sa gueule, sa figure favorite consistant à réaliser une pirouette arrière. Le chien avait visiblement trouvé en moi un agréable compagnon de jeu, car souvent il venait à ma rencontre, la balle de tennis entre les dents, avant de la déposer à mes pieds en aboyant joyeusement. Au cours de mon défi du « Mur du Fafaillet », Gangster devint même mon plus fervent admirateur, m’accompagnant même plusieurs fois dans mes montées et mes descentes avant de retourner s’asseoir, la langue pendante et le souffle court, en haut de la bosse où il regardait chacune de mes montées victorieuses d’un air intrigué.

Le dernier jour, alors que je terminais victorieusement ma dixième ascension du Mur de Fafaillet, en plus de Gangster qui aboya comme jamais, Manu, son cousin et sa femme m’accueillirent avec des applaudissements nourris et une bouteille de champagne. Très essoufflé par un effort qui avait été d’une rare intensité, je profitai néanmoins de l’occasion pour chaleureusement les remercier et leur dire combien j’étais enchanté par mon séjour. En m’adressant à Manu, je lui déclarai que j’avais passé les vacances les plus merveilleuses depuis mon enfance et la chasse à la boudrague. Il en fut très touché : « Je suis heureux de savoir que notre amitié peut nous apporter de si beaux moments ; je me dis parfois que c’est un peu dommage que nous soyons si loin l’un de l’autre, mais aujourd’hui, alors que nous avons passé pour la première fois depuis si longtemps une dizaine de jours ensemble, je suis convaincu que la distance qui nous sépare nous… hé bien, paradoxe quand tu nous tiens, cette distance… elle nous rapproche ! J’en ai la larme à l’œil avec tes conneries là ! Allez, c’est l’heure de l’apéro et de notre dernier repas. Tu vas voir, nos hôtes se sont surpassés ! »

En reprenant la route le lendemain en fin de matinée avec une bonne gueule de bois, je songeai à cette soirée passée avec Manu et son cousin. Bien moins raisonnable que les jours précédents, je m’étais laissé tenter par plusieurs pastis et un petit vin régional, à la grande joie du cousin de Manu qui avait fini par m’appeler « l’ascète » au cours de mon séjour. J’aimais la franchise de nos rapports et je me sentais beaucoup plus à l’aise avec le cousin de Manu que je ne le fus jadis au milieu des amis de Marlène. Un court instant, j’eus une pensée pour cette dernière et j’espérai qu’elle avait trouvé quelqu’un avec qui elle vivait ce qu’elle n’avait pu vivre avec moi. Je souris ; notre séparation et les mauvais moments qui y étaient associés ne semblaient plus qu’un bien lointain souvenir… Au moment de partir, Manu me fit promettre de le tenir au courant des résultats de ma prochaine course en même temps qu’il me serrait dans ses bras en me souhaitant bon voyage.

Pendant la majeure partie du trajet, je fus un peu triste de m’en retourner dans ma solitude ; pourtant, en abordant des routes familières sous un franc soleil, ma mélancolie s’estompa. Avant de rentrer chez moi, je passai par mon magasin et fus soulagé de constater qu’il m’avait sagement attendu. Nous étions une semaine avant le quinze août.