Chemin de l’homme (Le) Martin Buber (1947)

, par  Paul Jeanzé

Retour sur soi-même

Commençons par ce léger paradoxe : que Dieu l’Omniscient dise à Adam : « Où-tu ? », comment faut-il l’entendre ? »

En tout temps Dieu interpelle chaque homme : « Où es-tu dans ton monde ? » C’est à nous-même de tenter de répondre à cette question, à condition bien sûr de ne pas nous cacher « de la face de Dieu ».

Quelle que soit la grandeur du succès, de la jouissance d’un homme, quelle que soit l’importance de son pouvoir, quelque colossale que soit son oeuvre : sa vie demeure sans chemin aussi longtemps qu’il n’affronte pas la voix. […] Le retour décisif sur soi-même est le commencement du chemin dans la vie de l’homme, toujours de nouveau le commencement du chemin humain. Mais il n’est décisif, justement, que s’il mène au chemin.

Le chemin particulier

Il incombe à chacun de bien savoir vers quelle voie le pousse son cœur, et d’embrasser alors celle-ci en y mettant toutes ses forces.

Il est du devoir de chacun en Israël de connaître et de prendre en considération qu’il est, au monde, unique dans son genre, et qu’aucun homme pareil à lui n’a jamais existé dans le monde, car, si un homme pareil à lui avait déjà existé dans le monde, il n’aurait pas lieu d’être au monde.

Rabbi Zousya disait peu avant sa mort : « Dans le monde qui vient, la question qu’on va me poser, ce n’est pas : « Pourquoi n’as-tu pas été Moïse ? », non. La question qu’on va me poser , c’est « Pourquoi n’as-tu pas été Zousya ? » ».

Nous nous trouvons là en présence d’un enseignement qui repose sur le fait que les hommes sont inégaux par nature et qui par suite ne cherche pas à les rendre égaux. Tous les hommes ont accès à Dieu, mais chacun a un accès différent. C’est précisément la diversité des hommes, la diversité de leurs qualités et de leurs tendances qui constitue le grand atout du genre humain.

Détermination

L’homme a le pouvoir d’unifier son âme. L’homme à l’âme multiple, compliquée, contradictoire n’est pas réduit à l’impuissance.[…] Toutefois, il est une chose qu’il convient de ne pas perdre de vue : à savoir qu’aucune unification de l’âme n’est définitive.[…] L’âme n’est réellement unifiée qu’à condition que toutes les forces, tous les membres du corps le soient également[…] Quand l’homme devient une telle unité, une unité formée du corps et de l’esprit, l’oeuvre qu’il réalise est une oeuvre d’une seule pièce.

Commencer par soi-même

Ainsi, il convient dans un premier temps d’avoir bien en tête d’envisager l’homme entier et de ne pas s’arrêter à certaines difficultés isolées. Dans le même temps, il ne faudra pas laisser de côté une difficulté, à condition de ne pas lui donner une place centrale.

L’être humain doit avoir conscience que les situations conflictuelles qui l’opposent aux autres ne sont que des conséquences des positions conflictuelles dans son âme propre, et qu’il s’efforce ensuite de surmonter ce conflit intérieur qui est le sien, pour désormais se tourner vers ses semblables en homme transformé, pacifié, et nouer avec eux des relations nouvelles, transformées.

Si on prend en compte le fait que l’on puisse être en conflit avec quelqu’un, la « solution de facilité » serait, afin de résoudre le conflit, de demander à l’autre de faire également un bout du chemin.

Mais c’est justement dans cette manière de voir par laquelle l’être humain ne se considère que comme un individu auquel font face d’autres individus, et non comme une personne authentique dont la transformation aide à la transformation du monde, c’est là justement que gît l’erreur fondamentale.

Ne pas se préoccuper de soi

Dans un premier temps, on pourrait croire à une contradiction avec le chapitre précédent. Il n’en est rien, bien au contraire.

Il s’agit en effet de commencer par soi, mais non finir par soi. Se prendre comme point de départ mais non pour but. Se connaître mais non se préoccuper de soi.

Au lieu de te tourmenter sans arrêt à propos des fautes que tu as commises, tu dois appliquer la force d’âme que tu consacres à cette auto-accusation à l’action que tu es destiné à exercer sur le monde. Ce n’est pas de toi mais du monde qu’il faut te préoccuper.

Un façon de comprendre pourquoi il est écrit « Écarte-toi du mal et fais le bien ».

De plus, celui qui se tourmente sans relâche de n’avoir pas encore fait suffisamment pénitence, celui-là se préoccupe essentiellement de son âme, et donc de son sort personnel dans l’éternité.

Il convient donc bien de s’oublier et de songer au monde.

Là où l’on se trouve

Ne résistons pas à reproduire cette histoire :

Rabbi Bounam avait coutume de raconter aux jeunes gens qui venaient chez lui pour la première fois l’histoire d’Eisik Ben Yékel de Cracovie.
Après de longues années de la pire misère, qui n’avaient cependant point entamé sa confiance en Dieu, celui-ci reçut en rêve l’ordre de se rendre à Prague pour chercher un trésor sous le pont qui mène au palais royal. Lorsque ce rêve se fut répété pour la troisième fois, Eisik se mit en route et gagna Prague à pied. Mais le pont était gardé jour et nuit par des sentinelles, et il n’osa pas creuser à l’endroit qu’il savait. Il revenait là chaque matin cependant, tournant autour jusqu’au soir.
Pour finir, le capitaine de la garde, qui avait remarqué son manège, s’approcha et s’informa non sans cordialité : avait-il perdu quelque chose ou bien attendait-il quelqu’un ? Eisik lui raconta le rêve qui l’avait amené jusque-là depuis son lointain pays, et le capitaine éclata de rire : « Et c’est pour complaire à un rêve, mon pauvre vieux, que tu as fait à pied, avec des semelles trouées, tout ce chemin ! Ah ! là ! là ! Si l’on devait se fier aux rêves, malheureux ! A ce compte là, j’aurais dû, moi aussi, me mettre en campagne après un rêve que j’ai fait et courir jusqu’à Cracovie chez un Juif, un certain Eisik fils de Yékel, pour chercher un trésor sous le fourneau ! Eisik fils de Yékel, tu parles ! Dans cette ville où la moitié des Juifs s’appellent Eisik, et l’autre moitié Yékel, je me vois entrant, une après l’autre, dans toutes les maisons et les mettant sans dessus dessous ! »
Ayant dit, il s’exclaffa de nouveau. Eisik s’inclina, rentra chez lui et déterra le trésor avec lequel il bâtit la synagogue qui porte le nom de Schul de Reb Eisik fils de Reb Yékel.
« Souviens-toi bien de cette histoire, ajoutait alors Rabbi Bounam, et recueille le message qu’elle t’adresse : c’est qu’il est une chose au monde que tu ne peux trouver nulle part au monde ; mais il existe pourtant un lieu où tu peux la trouver. »

Il est une chose que l’on ne peut trouver qu’en un seul lieu au monde. C’est un grand trésor, on peut le nommer l’accomplissement de l’existence. Et le lieu où se trouve ce trésor est le lieu où l’on se trouve.

C’est ainsi que nous nous pouvons inverser la question de départ et maintenant sereinement poser cette question à Dieu : « Où es tu ? ».

Dieu demeure là où on le fait entrer.

Voilà bien ce qui importe en fin de compte : faire entrer Dieu. Mais on ne peut le faire entrer que là où l’on se trouve, là où l’on vit une vie authentique. Si nous entretenons des rapports sains avec le petit monde qui nous est confié, si, dans le domaine de la création avec laquelle nous vivons, nous aidons la sainte substance spirituelle à parvenir à son achèvement, alors nous ménageons à Dieu une demeure en notre lieu, alors nous faisons entrer Dieu.