Vaera Une bouche lourde pour libérer Israël

, par  Paul Jeanzé

L’homme exprime ce qu’il est au moyen de trois canaux différents : la pensée, la parole et l’acte. Concernant la pensée, nos Maîtres expliquent que son rapport avec l’acte n’est pas le même que celui qu’elle a, avec la parole. On peut en effet agir sans penser, mais il est impossible de parler sans préalablement penser ce que l’on dit. Cette dernière affirmation est la clef qui nous permettra de comprendre pourquoi bien souvent la communication entre individus est si difficile.

Bien que "pensée" et "parole" soient très proches l’une de l’autre, leur orientation sont tout à fait opposées : la pensée est une dimension personnelle et individuelle alors que la parole a une fonction sociale, c’est-à-dire avant tout dirigée vers l’autre. La difficulté du dialogue donc, résidera dans la faculté d’adapter la pensée à la parole, c’est-à-dire à l’autre.

C’est dans ce sens qu’il faut comprendre le Talmud qui nous dit que "l’homme est proche de lui-même" ce qui signifie que sa capacité intellectuelle à extérioriser (par la parole) vers l’autre exigera de lui beaucoup d’efforts. Cette proximité qu’il a avec lui-même l’empêche de comprendre que l’autre peut penser et vivre d’une façon différente de la sienne. Quand il s’exprimera il aura beaucoup de mal à tenir compte de la sensibilité ou de la capacité de réceptivité de son interlocuteur. Il devra donc (pour échanger véritablement) adapter son discours à la personnalité de celui à qui il parlera. C’est ce point qui nous permettra de comprendre pourquoi la délivrance devait nécessairement passer par deux hommes. Lorsqu’au premier chapitre de notre paracha, la Thora nous décrit la généalogie de la tribu de Lévi, un verset nous dit que : "C’est à Aaron et Moshé à qui Hachem dit "Faites sortir les enfants d’Israël du pays d’Égypte avec leurs troupes..."

Rachi commente : "Tantôt Aaron est nommé avant Moshé, tantôt Moshé avant Aaron. Pour nous dire qu’ils sont équivalents". Leur équivalence, expliquent nos Maîtres, résidait dans leur complémentarité. À deux reprises, Moshé Rabbenou refusa la mission que lui confiait Hachem (délivrer le peuple juif) prétextant un défaut d’élocution. Que signifie cette bouche lourde invoquée par Moshé lors de sa première rencontre avec Hachem ?

Une bouche lourde

Tout enseignement de maître à élève requiert deux choses : amour et capacité à adapter le message en fonction de la réceptivité de l’élève. L’amour c’est la motivation, le moteur de la transmission. mais jusque-là cela reste insuffisant : il faut donner, en tenant compte de ce que peut recevoir celui à qui nous voudrions apprendre. De la même manière qu’une bouteille au goulot étroit ne pourrait recevoir un jet d’eau provenant d’un seau sans l’aide d’un entonnoir. C’était le rôle respectif de Moshé et Aaron. Le principe spirituel de Moshé correspondait à celui du "don" découlant d’un amour intense pour Hachem. Mais il manquait alors à Moshé ce pouvoir de traduire son potentiel en termes accessibles au commun des hommes. C’est ce qui explique son refus d’être l’émissaire de Hachem auprès du Pharaon et des Bné Israël. La tâche d’adapter le message fut alors confiée à Aaron qui devait pallier le défaut de la bouche lourde de Moshé. Il devint alors l’interlocuteur direct du Pharaon et du peuple juif.

La Thora nous donne ici une grande leçon de psychologie sociale : notre rapport avec notre entourage doit être calqué sur la dualité "Moshé-Aaron". Dialoguer avec l’autre, c’est avant tout un effort. Celui de rechercher l’intérêt de notre interlocuteur, c’est-à-dire tenir compte de sa capacité à nous comprendre, sinon il n’y aura de chaque côté qu’un monologue, chacun cherchant à imposer son point de vue. C’est l’enseignement qu’il faut tirer de la première parole de Hachem mentionnée dans la Thora : "Hachem dit qu’il y ait de la lumière..." Nous devons e faire autant : éclairer notre prochain... mais pas l’aveugler par notre point de vue.

Lorsque plus tard, dans le désert, Moshé guida le peuple sous la conduite de Hachem, son défaut d’élocution disparut. Comment dès lors comprendre ces deux moments.

Pour répondre à cette question il nous faut rappeler une Michna des Pirké Avoth selon laquelle "le silence est la préservation de la Sagesse..." Le silence expliquent nos Maîtres est une forme d’humilité. Celui qui en effet reste soumis et effacé devant Hachem n’est pas en mesure psychologiquement de s’exprimer, la parole étant alors l’expression de son "Moi". C’est l’autre sens que l’on peut donner "à la bouche lourde" de Moshé. Moshé était l’homme le plus humble qu’il nous fut donné de connaître. Un homme capable à chaque instant de s’effacer devant n’importe quel individu. Sa bouche lourde était ici l’expression d’une difficulté à révéler une quelconque parcelle de son être qui aurait pu être assimilée (à son niveau) à une marque d’orgueil. Mais quand il se présenta avec tout son peuple devant Hachem au Mont Sinaï, Hachem le gratifia alors d’un pouvoir plus élevé que celui qu’il avait en Égypte, un pouvoir qui lui permit dès lors d’être un interlocuteur au plein sens du terme. Pour nous enseigner que l’humilité reste le fondement du dialogue entre les hommes.

Gérard Touaty (Actualité Juive hebdo)