Bo Histoire et mémoire

, par  Paul Jeanzé

"Tu feras le récit à ton fils en disant : c’est en vue de ceci (faire les mitzvoth de Pessa’h) que Hachem a agi quand je sortis d’Égypte. Et ce sera pour toi un signe sur ton bras et un souvenir entre tes yeux..." (Chemot chap. 13 verset 8 et 9)

La mémoire est l’un des traits marquants de la conscience juive et les hommes qui aujourd’hui se battent pour préserver le souvenir d’une période tragique de notre histoire accomplissant incontestablement une œuvre moralement salutaire. Mais la faille n’est pas là. Elle se situe au niveau de la transmission de la mémoire. Pour justifier notre propos, nous devons au préalable revenir sur notre texte avec une question. Ce passage rend compte de l’obligation d’un père de transmettre et d’expliquer la sortie d’Égypte et les souffrances du peuple juif en esclavage. Cette période fut pour le peuple juif la première étape douloureuse de son existence. À ce titre elle a valeur de symbole. On comprendra donc aisément pourquoi la Thora nous demande de nous en rappeler. Mais on comprend moins, en revanche, la mention de la mitzva des téphilines juste après. Quel rapport y a-t-il entre le souvenir de la sortie d’Égypte et les téphilines ?

Un rite très suggestif

Il y a de cela quelques années, le grand rabbinat d’Israël fit une enquête sur les rapports des Israéliens avec le judaïsme. 56% d’entre eux respectaient la cacherout, 61% le rituel des bougies du Chabbath, 75% Yom Kippour, mais curieusement c’est Pessa’h qui obtenait le plus de suffrages avec 82%. Comment expliquer cette préférence ? On peut donner plusieurs raisons, mais l’une d’entre elles tient peut-être au fait que ce soir de fête, notre histoire retrouve toute la densité par un rituel très suggestif. Le maror évoque l’amertume de l’esclavage, la matsa nous rappelle la pauvreté de nos pères, les chants et les questions nous recréent la joie de la liberté conquise. Ces moments, pour l’érudit comme pour l’enfant sont déterminants parce qu’ils visualisent l’Histoire et nous la rendent plus proche de nous au point d’arriver à nous faire ressentir réellement l’intensité de ce temps. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre l’affirmation de nos Maîtres selon laquelle chaque Juif devrait se considérer comme sorti d’Égypte. Parce que la mémoire se préserve et se transmet ainsi.

Il ne peut y avoir de transmission à la fois authentique et efficace sans le support de l’acte avec lequel le Juif doit faire corps. Toute mémoire qui ne reste qu’un souvenir intellectuel déconnecté d’une approche pratique ne touche que ceux qui ont vécu l’événement. L’approche pratique, c’est ici la mitzva ou, en d’autres termes, le judaïsme de la vie quotidienne où chaque geste nous permet de nous identifier directement ou indirectement avec notre passé. Mais si nous faisons de la mémoire une valeur en soi déjudaïsée, totalement coupée du Sinaï, il y a peu de chance qu’elle puisse sensibiliser les nouvelles générations. Ce n’est que lorsque la mémoire sera intégrée à l’adhésion globale au judaïsme qu’elle prendra tous son sens et toute sa force.

Un souvenir permanent

C’est la raison pour laquelle la mitzva des téphilines suit immédiatement celle de la transmission de notre histoire. Cette mitsva se subdivise en deux parties : un boîtier comprenant quatre parchemins posé sur la tête et un second boîtier comprenant un seul parchemin posé sur le bras. Voici comment il nous faut comprendre cette dualité. Le boîtier symbolise (ici) la mémoire. celui du bras évoque l’action. Les deux sont indissociables l’une de l’autre.

Pour que la préservation de la mémoire puisse porter ses fruits, elle doit être intégrée au processus général de la pratique du judaïsme. Une pratique du judaïsme qui impose au Juif l’obligation quotidienne de se rappeler la sortie d’Égypte. Ne donnons pas raison à Sartre qui disait que le Juif est le reflet de l’antisémitisme : la mémoire juive n’est pas une réaction ponctuelle et épisodique face à l’antisémitisme. C’est un souvenir permanent. Que la menace existe ou qu’elle ait disparu.