Chemoth La médisance ou l’ennemi intérieur

, par  Paul Jeanzé

Depuis sa naissance, Moshé a deux familles. Celle adoptive de la fille du Pharaon et celle qui lui a donné naissance. Mais le texte nous apprend que le souverain d’Égypte le nommera chef de sa maison. Il est donc un homme libre et c’est cette condition qui l’amène un jour à être le témoin d’une scène qu’il ne peut supporter : un Égyptien frappant un esclave hébreu. Après s’être assuré d’être seul, il tue l’agresseur. Le lendemain, voyant deux Hébreux se quereller il tente de les séparer, mais l’un d’entre eux croit déceler dans son intention une volonté d’hégémonie : "... Qui t’a placé comme juge sur nous ?...", lui lance-t-il. "La chose est connue" se dit alors Moshé.

Plus grave que l’idolâtrie

La portée de ces mots se révèlera tout à fait extraordinaire. Dans un premier temps, Rachi nous invite à les comprendre dans leur sens littéral : la chose est connue, on sait que Moshé a tué l’Égyptien. Mais, conjointement, le Midrach Tan’houma et Rachi portent leur réflexion vers une autre dimension. "La chose est connue" signifie aussi "la chose est comprise". Comme si Moshé venait de trouver la solution d’un problème. Son problème était en fait celui-ci : qu’est-ce que le peuple juif avait fait de plus que les autres nations pour subir une servitude si pesante ? Moshé avait maintenant sa réponse : s’il y a de la médisance au sein du peuple, la délivrance est impossible.

Nous savons, à travers divers textes du Midrach et notamment le commentaire de Rachi, qu’en Égypte la majorité du (futur) peuple juif était sous l’emprise de l’idolâtrie. Et pourtant Moshé ne vit jamais cette faute comme un obstacle à la délivrance ! Il nous faut donc trouver le point spécifique de la faute de la médisance, capable à lui seul d’empêcher la sortie d’Égypte.

La médisance, nous dit le Rambam, est aussi grave que l’idolâtrie, les unions sexuelles interdites, et le crime réunis. Et, citant le Talmud, il poursuit : "Médire de son prochain équivaut à renier Hachem". Deux affirmations qui nous montrent la gravité de cette faute sans pour autant nous expliquer ce qui en elle rendait la délivrance impossible.

Pour le comprendre, il nous faut rappeler le seizième chapitre du livre de Ye’hezkel, où le prophète décrit la sortie d’Égypte comme le temps de la naissance du peuple juif. Pourtant, on pourrait s’étonner d’une telle affirmation à la lecture des Lois concernant l’idolâtrie, dans lesquelles le Rambam parle déjà (avant la sortie d’Égypte) "d’un peuple" connaissance Hachem. La contradiction n’est en fait qu’apparente.

Il y avait effectivement un peuple (juif) avant la sortie d’Égypte, mais un peuple uni simplement par la connaissance de Hachem et la pratique de Ses lois. À tout moment de l’histoire, ce peuple pouvait se disloquer et disparaître sous la pression des cultes idolâtres. Lors de la sortie d’Égypte, un élément déterminant vint lui donner un caractère tout à fait nouveau :Hachem choisit ce peuple. Avant la sortie d’Égypte, son existence était fragile car il s’était constitué de lui-même. Maintenant le choix de Hachem le consacrait comme héritage éternel du Créateur.

Briser l’orgueil

Et c’est précisément ici que Moshé vit la médisance comme obstacle à ce choix et donc obstacle à la délivrance. À la différence des autres fautes, la gravité de la médisance réside dans le fait qu’elle crée la division entre chaque Juif et les éloigne les uns des autres [1] Or, si l’on parle de choix de Hachem, il fallait que l’objet de ce choix (Israël) soit une entité entière et non divisée. Si chaque membre en était coupé l’un de l’autre, il n’y avait plus rien à choisir ! C’est en cela que la médisance empêchait la délivrance. Hachem ne pouvait plus choisir un peuple puisqu’il n’y avait plus de peuple uni ! mais comme la délivrance était une promesse faite à Avraham, il fallait créer les conditions d’une "aptitude" morale à la délivrance. Et c’est encore Rachi qui nous la révèlera. Interprétant la pensée de Moshé devant la délation dont ce dernier avait été victime, le commentateur nous avait expliqué que la médisance rendait la délivrance impossible.

Mais ce n’est pas tout. À la suite de ce constat, Moshé ajouta une seconde conclusion : "... Le peuple mérite la servitude dont il est victime".

Comment devons-nous comprendre cette affirmation ? Nos Maîtres expliquent la division (créée par la médisance ou par d’autres fautes) a sa source dans le sentiment d’orgueil et d’amour de soi. L’unité devient alors impossible puisque la présence de l’autre gène la mise en valeur de notre personne. La médisance sera alors le moyen le plus simple et le plus efficace de l’anéantir ou de l’exclure. La fonction de la servitude consistait (par la pression psychologique et physique) à briser l’orgueil de chacun pour permettre, à l’embryon de peuple qui se formait, d’être uni pour la délivrance.

Il serait urgent de s’inspirer de cette idée aujourd’hui. La médisance n’a hélas toujours pas disparu et elle peut encore porter préjudice à la venue du machia’h en séparant les cœurs et les esprits. Le Midrach Tan’houma nous a depuis longtemps averti : le peuple juif ne sera délivré (par le Machia’h) que lorsque l’unité règnera en son sein.

Gérard Touaty (Actualité Juive hebdo)

[1La médisance nous dira le Talmud tue trois personnes : celui qui parle, celui qui écoute et celui dont on parle. La haine de l’autre divise elle aussi mais elle n’est qu’un sentiment alors que la médisance est traduite dans la réalité par la parole.