Vayetsé Une histoire d’actualité

, par  Paul Jeanzé

Yaakov quitte Beersheva pour se rendre à Haran sur l’ordre de ses parents. En cours de route le texte nous apprend que Hachem fit coucher le soleil afin que le patriarche s’arrête dans son périple et se repose. Il prend alors des pierres avec lesquelles il s’entoure la tête puis s’endort.
Là il fait un rêve décrivant des anges qui montent et descendent sur une échelle. Le texte est très connu mais il mérite que l’on s’attarde sur la signification historique qu’il projette dans le temps. C’est Rachi tout d’abord qui nous apportera un premier éclairage. C’est lui en effet qui verra dans les mots "le soleil s’est couché" une intervention divine.
Pour obliger le patriarche à dormir, Hachem acéléra la course du soleil. Le verset suivant fait aussi l’objet d’une remarque de Rachi : lorsqu’il se coucha Yaakov prit des pierres qu’il disposa en forme de murette autour de sa tête pour se protéger des bêtes sauvages. Mais les pierres se disputaient. L’une disait : c’est sur moi que ce Juste reposera sa tête. L’autre disait : non, c’est sur moi. Aussitôt, Hachem fit de ces pierres une seule pierre.

Une volonté de Hachem

Ce commentaire soulève deux questions. Pourquoi d’un par Hachem fit-il tomber la nuit plus tôt ? D’autre part comment Rachi peut-il dire que des pierres disposées autour de la tête (et non autour du cops) peuvent protéger des bêtes sauvages ?
Le soleil évoque la clarté ; un temps durant lequel le Juif maîtrise son histoire et en comprend les causes et les effets. La nuit, au contraire, symbolise l’obscurité spirituelle, une obscurité qui l’empêche de voir et comprendre Hachem. Ici, Rachi remarque qu’il faut comprendre ainsi. Yaakov, c’est le Juif, celui qui va connaître les souffrances de l’exil. Des souffrances matérielles et spirituelles si intenses qu’il pourrait être amené à penser que Hachem n’a rien à voir avec cet exil et qu’Il n’en maîtrise pas tous les effets. L’obscurité devient si épaisse que Yaakov (le Juif) en arrive à exclure Hachem de son horizon spirituel.
Pour contrer une telle dérive, Rachi nous apprendra que c’est Hachem lui-même qui fera tomber la nuit plus tôt. Comme pour nous dire que l’exil n’est pas un accident de l’Histoire auquel Hachem est étranger. C’est Lui qui l’a voulu Pour le bien d’Israël, même si, extérieurement, il fut (et est encore) douloureux. Comment dès lors rester fidèle au judaïsme sans succomber sous la pression spirituelle ou intellectuelle de l’assimilation ? Le second commentaire de Rachi nous donnera une réponse.

Une mémoire à deux vitesses

Yaakov protègera sa tête et non son corps. Beaucoup de Juifs pensent encore aujourd’hui que la sauvegarde de l’identité juive passe par une lutte physique centre l’antisémitisme où la violence prends parfois le pas sur toute autre forme d’expression. On manifeste, on crie, on injurie [...]
Pour nos Maîtres ce n’est pas la bonne voie. Lorsque le soleil se couchera, Yaakov ne protègera que sa tête. En exil c’est sa tête que le Juif doit protéger. C’est elle qui est en danger : l’assimilation fait plus de mal aujourd’hui que l’antisémitisme d’il y a un ou deux siècles. Le drame de notre époque c’est "le mal de tête". La tête du Juif reste vide ou pire encore, se nourrit d’idées et de valeurs qui n’ont rien à voir avec le judaïsme. C’est contre cette ignorance qu’il faut lutter, car l’ennemi n’est pas dehors mais chez nous. La suite du texte nous le prouve : "... des anges montaient et descendaient le long de l’échelle".
Les anges sont ici une allusion aux Nations qui asserviront Israël : ils montent, prennent de l’importance mais ce pouvoir sera éphémère (les anges descendaient). Le danger extérieur (contre lequel il faut lutter) ne doit pas occuper la restauration de la conscience juive moderne. C’est vers lui-même que le Juif doit se tourner, vers l’étude de la Thora qui lui permettra de décrypter l’Histoire correctement pour en trouver ses véritables enjeux.

Gérard Touaty (Actualité Juive hebdo)