Vayshla’h Transmettre le Bien ou "les" biens ?

, par  Paul Jeanzé

Après avoir rencontré son frère Essav, Yaakov reprend son chemin vers la terre d’Israël. Avant de l’atteindre, il marque un arrêt de près de dix-huit mois dans un lieu qu’il appellera Souccoth. Le texte est on ne peut plus simple : "... il s’y bâtit une maison et pour son bétail se fit des enclos (des souccoth). C’est pourquoi on appela cet endroit Souccoth". L’événement est sans importance. Il est donc légitime de s’interroger sur l’intérêt que présente ce verset.

Pour le comprendre on citera en premier lieu une michna des Pirké Avoth : "Rabbi Yaakov disait : Le monde présent n’est que le couloir qui mène au monde futur. Prépare-toi dans le couloir afin que tu puisses entrer dans le palais". La vie d’un Juif, expliquent les commentateurs, prend deux orientations. Celle d’un part qui ressemble à celle du commun des mortels : comme chaque être humain le Juif mange, dort et travaille. Mais une tâche bien plus importante occupe sa vie : servir Hachem par l’étude de la Thora et la pratique des mitzvoth, parce que ce monde n’est pas un but en soi et que le service de Hachem conditionne l’accès au monde futur. Nous avons là, en filigrane, l’un des fondements de la philosophie juive. La relation que le Juif construira avec le monde matériel n’a pas de valeur propre. Elle ne sera que le tremplin lui permettant de renforcer sa spiritualité. Ainsi, par exemple, le travail ne sera pas exercé pour l’attrait qu’il procure mais pour permettre de vivre (au moins) décemment le judaïsme. Le Juif ne cherchera pas dans le fait de manger ou de dormir une satisfaction matérielle mais le moyen d’être en bonne santé, afin de bien prier ou de bien étudier. Cela ne veut pas dire pour autant qu’il faille mépriser le monde matériel. La richesse ou le bon goût ne sont pas interdits mais peuvent, par l’intérêt qu’on leur porterait, perturber la spiritualité. En ce sens, on comprendra l’affirmation de nos Maîtres selon laquelle la richesse est une épreuve.

Le souci d’être un bon Juif

Notre verset prendra alors tout son sens. Au-delà du sens simple, les termes "Yaakov" et "maison" ont aussi une valeur symbolique. Yaakov, c’est le Juif dans sa dimension essentielle : le judaïsme. Quant au mot "maison" il évoque les idées de solidité, de fondations bien assises. De même pour les mots suivants du verset : "bétail" symbolise les acquis matériels de l’homme et "enclos" (souccoth en hébreu) évoque l’idée d’une demeure provisoire et instable.

Une seconde lecture prendra naissance : Yaakov (le Juif) se construit pour lui (sa dimension spirituelle) une maison. Il donne à son judaïsme la solidité et la robustesse d’une maison alors qu’il ne construira que des enclos, des souccoth pour ses biens matériels. Il est conscient qu’il ne doit accorder qu’une importance relative aux biens de ce monde, l’essentiel étant le souci d’être un bon Juif.

Un dernier point reste cependant à éclaircir. Pourquoi Yaakov devait-il donner un nom à ce lieu ?

Crise de l’éducation

Donner un nom à un lieu c’est lui donner une existence, non seulement pour l’instant présent, mais aussi pour l’avenir. Yaakov voulait transmettre cette idée de répartition entre le matériel et le spirituel aux générations futures parce qu’elle représentait, selon lui, l’une des bases de l’éducation juive. Nous savons que la vie d’un homme est un perpétuel rapport de force entre ses désirs matériels et ses aspirations spirituelles. Et lorsqu’il favorisera l’une des deux tendances la pression de l’autre sera moins forte. Chez l’enfant, se phénomène est plus évident. Il est aujourd’hui fréquent de voir comment nos enfants sont arrogants et possessifs. Ces défauts sont à mettre sur le compte de l’opulence matérielle que le monde moderne nous propose constamment. Pour l’enfant, les richesses du monde matérielle sont devenues un but et non un moyen. Plus avide de recevoir que de donner, il a le sentiment que tout lui appartient et que cela lui donne le droit de mépriser, critiquer ou dominer. D’où lui vient cette cette disposition d’esprit ? Tout simplement du fait que ses parents ne lui auront pas bien transmis l’amour des valeurs spirituelles et la distance à mettre entre eux et les biens matériels. "Faites attention aux enfants des pauvres, nous avertissent nos Maîtres, car c’est d’eux que sortira la Thora.

Gérard Touaty (Actualité Juive hebdo)