Vaygach Le juste milieu

, par  Paul Jeanzé

Après vingt-deux ans de séparation, Yaakov va retrouver son fils Yosseph qu’il croyait mort. Lorsqu’il apprit qu’il était vivant, le verset nous dit que la Présence divine vint à nouveau reposer sur lui., qu’il retrouva la vie. Et pas n’importe quelle vie puisque Rachi nous dira (que même après avoir quitté ce monde) Yaakov n’est pas mort.

Quelle est cette vie "éternelle" dont fut gratifié Yaakov et pourquoi ne retrouvons-nous pas cela chez Avraham et Its’hak ?

Un équilibre à trouver

La réponse tient au fait que Yaakov était l’achèvement spirituel de Avraham et Its’hak. Il incarne, sur le plan psychologique, la voie idéale qu’évoquait le Rambam. C’est ce que nous tenterons d’expliquer.

Avraham incarne le principe du ’hessed (la bonté. Mais une bonté qui donne sans limite, aussi bien à ceux qui ont, qu’à ceux qui n’ont pas, aux bons comme aux méchants. Its’hak symbolise, lui, l’effet inverse : la guevourah, une disposition psychologique marquée par la volonté de ne pas donner (ou très peu). Cette antinomie aboutit à une impasse puisque les principes s’opposent. Yaakov apparaît alors comme une nécessité : il sera l’attribut médiateur entre les deux tendances : celui de ra’hamin, la miséricorde, attitude émotionnelle qui procède au départ d’une conscience que certains ne doivent pas recevoir, mais par compassion, devront eux aussi bénéficier de bonté. Yaakov représente donc un facteur harmonisateur qui vient équilibrer deux impulsions. C’est pourquoi, lui seul, recevra comme nom "Israël", point de départ ou naissance d’un identité.

Le troisième Temple

Nous retrouvons ces divisions pour les deux premiers temples et le troisième qui sera construit par le Machia’h (le Messie). Le premier Temple, qui fut construit par le roi Schlomo (Salomon), dura un peu plus de quatre cents ans. Durant ces quatre siècles, le peuple juif atteignit une très grande élévation spirituelle. Mais cette situation n’était pas le fruit de leurs efforts. Elle venait comme un don divin sans que le peuple ne soit en mesure de l’intérioriser (c’est la raison pour laquelle la tendance à l’idolâtrie fut très forte pendant cette période).

Le premier Temple symbolise le principe d’Avraham parce que sa construction était l’effet de la bonté divine. Le second Temple (à l’image de l’opposition entre Its’hak et Avraham) fut construit dans une perspective complètement opposée à celle du premier. Il était l’aboutissement de la "techouva" (retour au judaïsme) du peuple juif après l’exil de Babylone. En quelques mots, le premier Temple provenait d’une impulsion divine (par le haut) alors que le seconde Temple fut construit par l’impulsion humaine (par le bas). Mais tous deux furent détruits car ils n’étaient que l’impulsion incomplète d’une dualité : soit divine, soit humaine. Le troisième Temple, quant à lui, sera éternel. À l’image de Yaakov (qui harmonisera les tendances d’Avraham et d’Its’hak), il sera la réunion d’une volonté divine et d’une volonté humaine.

C’est dans ce sens que l’on peut comprendre une divergence que l’on trouve chez nos Maîtres au sujet de la construction du troisième Temple. Certains d’entre eux affirment qu’il est déjà prêt et qu’au moment voulu, il descendra sur terre. D’autres pensent qu’au contraire, c’est le Machia’h qui le construira. Ces deux opinions, en fait, ne sont pas contradictoires, mais complémentaires. La grandeur du troisième Temple viendra précisément d’une collaboration entre l’homme et son Créateur : le Machia’h le construira et Hachem l’achèvera en y mettant "une touche d’éternité".

Améliorer son caractère et sa nature

Comme tous les personnages de la Torah, Yaakov doit être une source d’inspiration pour toutes les générations de l’histoire juive. Et peut-être Yaakov, plus que les autres, dans la mesure où il incarne ce "juste milieu" décrit par le Rambam. Cette voie intermédiaire n’est pas un compromis quantitatif de la vie juive : un peu de Chabbath mais pas trop, de la viande non cachère mais pas de porc, tête couverte chez soi mais pas au travail, etc. La voie idéale du Rambam est dans la qualité morale de l’individu plus exactement dans l’équilibre intérieur qu’il réalisera.

L’homme est en effet un vaste complexe, ensemble de pulsions de volontés et d’inclinations morales. Le summum du Bien consiste à maîtriser ces diverses forces et en faire un usage approprié au moment voulu. Cela ne peut être réalisé que grâce à l’étude de la Torah qui accorde à la tête une suprématie sur les débordements émotionnels du cœur. Dès lors, à l’instar de Yaakov, le Juif accédera à une dimension infinie de son être. C’est la promesse fait à Yaakov (le Juif ayant trouvé le juste milieu au sein de lui-même) : tu te renforceras à l’ouest, à l’est, au nord et au sud.