Vaye’hi Le modèle du sage

, par  Paul Jeanzé

Yssa’har est un âne qui a des os solides. Il se couche entre les frontières. Il a vu que le repos est bon et que le pays est délicieux. (cahp. 49, verset 14).

Rabbi Naphtali Tsvi Yehouda Berlin plus connu sous le nom de "Netsiv" reçut une fois la visite de l’un de ses anciens élèves qui était devenu un commerçant aisé. "Qu’est-ce que tu fais ?" demanda Rabbi Naphtali à son visiteur. "Grâce à Hachem la santé est bonne et je gagne bien ma vie" lui répondit celui-ci. Le Rabbi réitéra sa question à laquelle le commerçant donna la même réponse. Mais lorsqu’il posa sa question pour la troisième fois, l’autre répondit aussitôt qu’il ne comprenait pas pourquoi le Rabbi insistait tellement. Le maître se justifia ainsi : "Ta réponse n’est pas en rapport avec ma question ; je t’ai demandé ce que tu faisais et tu m’as répondu que tu avais une bonne santé et que tu travaillais bien. Mais mon fils, la santé et l’aisance matérielle ne dépendent pas de toi mais de Hachem. Ce que je te demande c’est, qu’est-ce que tu fais de ton étude de la Thora et de la mitza de la tsédaka... et à cela tu ne m’as donné aucune réponse !"

Nous savons combien est fondamentale l’étude de la Thora dans la vie d’un Juif. Elle demeure à travers notre Histoire le repère vital sans lequel la vie n’a plus de sens, au point que le Talmud la placera avant l’action (la pratique des mitzvoth). Non que la pratique soit secondaire, car un autre texte nous dira que "l’acte est essentiel", mais au contraire, elle ne prendra plus de valeur qu’en étant précédée de l’étude. Une pratique des mitzvoth sans l’étude donne à cette pratique avec le temps, un caractère desséché et machinal alors que l’étude, conclut le Talmud, elle, est primordiale. C’est sur ce rapport de l’étude à l’action, que portera aujourd’hui notre réflexion.

Théorie et pratique

Yaakov le dernier des trois patriarches bénit avant sa mort ses douze fils en accordant à chacun une bénédiction particulière. L’un d’entre eux, Yssa’har, se distinguera par la place que lui et ses descendants accorderont à l’étude de la Thora. C’est cette particularité que souligne le patriarche dans sa bénédiction.

Pourquoi d’abord comparer Yssa’har à un âne ? L’âne se distingue des autres animaux par la façon qu’il a de se reposer. Pour accorder du repos au cheval, on est obligé de le décharger de son fardeau. Ce qui n’est pas le cas de l’âne qui prendra du repos avec son chargement sur l’échine. C’est là, expliquent nos Maîtres, l’image du véritable érudit. On pourrait penser voir sa valeur dans sa façon d’étudier, sa puissance de réflexion ou dans son intelligence. Mais le Rambam (Maïmonide) nous propose un autre champ d’investigation. Certes, explique-t-il, le Sage se distingue des autres hommes par sa sagesse et son caractère, mais il doit aussi être perçu comme un être exceptionnel dans sa façon de boire, de manger, de parler, de se vêtir etc. C’est l’allusion que contient notre verset. Le chargement de l’âne, c’est un joug. En l’occurrence c’est pour l’homme le joug de la Thora, charge morale qui doit imprégner l’homme non seulement au moment de l’étude mais aussi (et surtout) dans les moments profanes de sa vie comme l’âne qui, lorsqu’il se repose, (activité non spécifiquement sainte) garde son chargement. Nous touchons à l’un des points essentiels de l’identité juive : celui de la continuité entre théorie et pratique. Il ne peut y avoir de rupture entre les concepts intellectuels ou spirituels de la Thora et leurs applications pratiques. Essentiellement pour deux raisons. La Thora est l’émanation de la Sagesse de Hachem qui est parfaite. Limiter cette sagesse à la théorie du judaïsme, c’est mettre en doute cette perfection. La seconde raison est en rapport avec la Foi, dans la mesure où la pratique des mitzvoth est comme l’indice de la qualité de notre Foi : l’investissement d’un Juif dans la pratique du judaïsme sera fonction de sa conviction de l’authenticité divine de la Thora. C’est ce qui nous permettra d’affirmer que "sans pratique des mitzvoth un Juif ne peut prétendre croire en Hachem."

Une priorité

Nous devons cependant nuancer l’idée de l’engagement du Juif dans le monde matériel. Les mitzvoth sont pour la plupart le fait de marquer la matérialité d’une dimension spirituelle. Mais ce rapport doit être mesuré. Dans l’ensemble des "choix permis" deux catégories : ce qui est bon et ce qui est agréable. Ce qui est bon fait référence aux options essentielles de la vie juive. Ce qui est agréable rappelle tout ce qui a trait aux sensations affectives. Or c’est bien souvent cette dernière catégorie que nous privilégions (c’est-à-dire l’égoïsme) au détriment de la première. La vie juive est marquée de nombreux moments agréables mais ils ne doivent pas prendre le pas sur les actes essentiels de notre vie.

C’est l’enseignement de notre verset : "... Il a vu que le repos est bon (et ensuite) que le pays est délicieux...". L’équilibre de la vie juive réside dans cette distinction permanente à opérer entre les choix impératifs et secondaires. C’est l’allusion des mots "...qui se couche aux frontières..." : par l’étude de la Thora, la limite entre ce qui est bon et agréable se fait plus facilement. L’homme peut alors atteindre la plénitude de son être : "il a vu que le repos est bon...". Non le repos physique, mais celui de l’âme, quand les certitudes de nos choix spirituels donnent à l’homme la paix et las érénité intérieures.

Gérard Touaty (Actualité juive hebdo)